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31/05/2011

Le Complexe du Castor


Jodie Foster signe là un très beau film sur le drame d’un père de famille dépressif (Mel Gibson) qui, après une tentative de suicide ratée, reprend goût à la vie grâce à une marionnette de Castor sur laquelle il projette le côté joyeux de sa personnalité, ou plutôt, il s’invente une nouvelle personnalité avec ce castor en demandant à tous –famille, entreprise- de s’adresser au Castor et non plus à lui. Le castor dont il ne se sépare plus jamais, lui permet de se sentir mieux, de renouer avec le succès professionnel, et même avec sa femme qui l’avait chassé de chez lui ! Le seul être sur lequel le charme du castor n’agit pas, c’est le fils aîné de Mel Gibson, qui veut à tout prix, depuis la dépression de son père, se défaire de tous les tics ou ressemblances qui le lient encore à lui!

Le film est très bien fait, Mel Gibson joue de façon si expressive et émouvante que l'on entre sans problème dans la logique de la folie... La réalisatrice semble prendre le "parti " du Castor. Plusieurs interprétations du "complexe" du castor sont possibles: le père est-il dépressif ou bien devient-il schizophrène ? Le castor est-il un pansement provisoire ou la porte d’entrée de la folie ? Quoi qu’il en soit, malgré le tort qu’il cause, le drame qu’il va faire renaître (quand l’amusement a disparu), le castor permet au moins de consolider la nature des liens familiaux : on est si proche de ceux que l’on veut haïr... Le fils lui-même se retrouvera confronté à ses propres contradictions, à travers son rejet de tout ce qui lui vient de son père... Ce film montre aussi, me semble-t-il, qu'un juste équilibre entre fantaisie et bon sens est indispensable à nos vies. Quelques très bonnes scènes comiques.


17/03/2011

L'homme qui voulait vivre sa vie


Etant donnés l’état climatique de la planète et la culpabilité qui ronge l’être humain du nouveau millénaire, il est de bon ton de vouloir renouer avec la nature sur l’écran noir. Côté américain, ça donne « Into the Wild », une recherche de soi au contact d’une nature magnifique. Mais le voyage ne restera pas idyllique : les limites de la nature sont celles de l’homme. L’on ne peut se perdre en la nature en oubliant le problème central. La nature est bel et bien un idéal contre lequel la solitude et l’inexpérience viennent se heurter.

Côté frenchie, il n'en va pas de même. Avec un film comme "L'Homme qui voulait vivre sa vie", loué universellement, le retour à la nature revêt une dimension égocentrique, sans complexe. J’ose affirmer que ce film, pourtant bon, est un fantasme de ce que devra être l’Homme de demain. Le retour à la nature , entendu par nos contemporains désormais équivaut à un retour à soi, à ses désirs, affranchi des carcans de la société, qui vous impose une vie que nous n’avez pas choisie, une famille qui bouffe tout votre temps et toute votre énergie. Je ne dis pas que ce film cautionne telle ou telle conduite mais qu'il peut le laisser suggérer. Le héros interprété par l’inénarrable Romain Duris mène une vie de brillant avocat, avec femme et enfant adorables (au moins dans l’esprit du directeur de casting). Mais le tableau est aussi faux que les cheveux lisses du héros : le spectateur découvre , bien avant le personnage principal ,que sa femme le trompe, une découverte qui suscite chez tout spectateur bienveillant un sentiment d'indulgence envers le caractère irascible du héros, lequel ne rêve, pour être heureux, que de photographier landes de Burren et déserts desséchés.


Le hasard fait bien les choses : à l’issue d’une altercation avec celui qui l’a cocufié, le héros le tue accidentellement et se voit forcé de fuir. Décidant de faire croire à sa propre mort et à la fuite de l’amant de sa femme, il usurpe l’identité de celui qu’il vient d’assassiner et s’enfuit en Europe balkanique pour « vivre sa vie » : des photos, des photos, encore des photos. On pourrait penser qu’il a enfin trouvé le bonheur avec son Canon EOS . Le côté positif de sa fuite : il va devenir le photographe qu'il rêvait d'être, grâce à l'identité du mort qu'il usurpe et qui était lui-même photographe professionnel. Il va réaliser, furtivement, intensément, son rêve de toujours: être photographe, assouvir sa passion de fixer la beauté. Il va devoir aussi vivre sa vie (autant qu'il voulait vivre sa vie), hors de la facilité dans laquelle ses situations financière et familiale l'avaient plongé.

Ils avaient l'air si heureux...

Mais, comme ce film est un film humaniste, le bourreau se mue en victime: Romain Duris est si doué, que même dans le trou du c** du monde son talent est remarqué ; des mécènes et connaisseurs veulent l’exposer à Londres, ce qui implique de montrer son visage à l'univers, et donc de dévoiler son imposture ! La malédiction ne s’arrête jamais ! Continue pour notre ami une descente aux enfers à la française : il file à l’anglaise au beau milieu du succès, se retrouve embarqué sur un cargo pour une nouvelle terra incognita... Mais sur le cargo, il manque provoquer la double mort d’un homme et la sienne en prenant des photos du lynchage de ce clandestin par des types que l’on peut supposer racistes et /ou serbes. Notre héros et le clandestin se retrouvent à l’eau. Pour se racheter de sa conduite irresponsable, Romain Duris va encore sauver la vie du clandestin en lui permettant de survivre : à terre, il le laisse vendre à prix d’or sa pellicule 'témoin' à un journal de gauche italien. La rédemption se fait par l'art utile (tout comme la rédemption des Français se fait par le vote utile)...

Libre, il a retrouvé ses vrais cheveux

Notre sauveur finit donc, lui aussi, sain et sauf en Italie! Certes, il reste et restera en fuite, persécuté parce qu’il est trop doué pour ce monde; même si, en réalité, s'il ne peut exercer son talent, c'est parce qu’il est un assassin en fuite et que, si ce fait venait à être découvert dans l'exercice de son métier, il ne pourrait continuer à exposer ses portraits de chiens espiègles ou d'ouvriers mutins qui pique-niquent. Il va donc la vivre, sa vie, fuyant toujours, tel le nomade fantasmé par Jacques Attali. Or, le nomadisme du personnage n'est pas idyllique; son nomadisme est en soi une conséquence de son meurtre. La vie qu’il s’est choisie découle de sa faute -sinon de son refus de la reconnaître- : fort heureusement le réalisateur n’a pas le toupet de présenter le périple du héros comme un voyage de noces avec lui-même. Certains diront que le personnage est à la fois libre et enchaîné et que toute sa vie ne sera qu’une longue expiation, assortie d'une belle recherche de soi. Il est vrai que ce film a le mérite de montrer les sacrifices nécessaires à la réalisation de ses rêves et d'interroger la notion de liberté... Mais nulle trace de culpabilité ne vient effleurer le personnage en ce qui concerne son meurtre ou encore l'abandon de ses enfants (même si l'on nous montre qu'il pleure en voyant brûler la photo de ses fils...). Est-ce à dire que "liberté" (et tout ce que l'on met derrière ce mot) rime avec "manque de culpabilité" ou "irresponsabilité"? Le seul sentiment authentique de culpabilité ressenti par le héros concerne le clandestin, qu'il ne connaît pas! Et les seules larmes qu’il laisse couler sur sa joue sont déclenchées par la nouvelle de sa propre (fausse) mort énoncée par sa femme sur le répondeur du téléphone de celui qu’il a tué (car il a aussi volé son téléphone)...

Le succès de ce film provient d'un fait sans doute simple: on a tous envie d'être légitimés dans nos refus des responsabilités (s'occuper de sa famille, assumer une faute, etc.) et dans nos envies de réaliser nos rêves les plus fous! Or le film montre comment un rêve réalisé s'apparente au cauchemar. Paradoxalement, l'être humain est-il prêt à payer le prix de cette irresponsabilité? La fin du film semble dire "oui", en assumant un optimisme que l'on est fort tenté de réprouver!...

17/11/2010

La Princesse de Montpensier



La Princesse de Montpensier est le dernier film de Bertrand Tavernier, qui avait déjà régalé son public du prophétique La Mort en Direct, avec une Romy Schneider dévastée, plus vraie que nature, et un jeune Harvey Keitel , inconnu, qui n’avait pas encore besoin de se saouler pour offrir de bonnes prestations. Ce film livrait un aperçu de la télé-réalité et de ses méfaits, une sorte de Truman Show avant l'heure! Par la réunion de ses acteurs, ce film était une belle éclipse, le rendez-vous du soleil avec la lune.

Mais La Princesse de Montpensier, réalisé trente ans plus tard, c'est une véritable constellation! Librement adapté de la nouvelle éponyme de Mme de La Fayette, ce filme brille d’une pléiade d’acteurs que je ne connaissais pas (Mélanie Thierry), que je goûtais peu (Lambert Wilson), ou que je soupçonnais fort de ne jamais parvenir à jouer correctement (Gaspard Ulliel). Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant une réalisation soignée (qui se ressent des expérimentations anglo-saxonnes du réalisateur !), des acteurs dirigés admirablement et une tension progressive qui se résout de manière chaotique. La présence de personnages historiques dramatise cette fiction qui prend place au cœur des guerres de religion. Ceux qui ont lu La Princesse de Clèves, ou qui connaissent la préciosité et le jansénisme de Mme de La Fayette, ne seront pas étonnés de suivre ici une histoire d’amour sans happy-end : car, lorsque les moralistes du Grand Siècle décident de s'attaquer à l'Amour, il n’en reste jamais grand-chose... Porter à l’écran une œuvre dont le premier mérite est l'analyse psychologique: tel est le pari risqué de Bertrand Tavernier. La merveille est d’avoir réussi à étoffer cette petite nouvelle (écrite un siècle après l’époque mise en scène), en offrant au spectateur une fresque violente et romanesque.

Tout commence en 1567, par le portrait d’une très belle jeune fille, Marie de Mézières, que l’on marie contre son gré au prince de Montpensier. Elle aime le jeune duc de Guise et en est passionnément aimée. Ce Guise est le futur héros des catholiques, connu par la postérité (comme son père) sous le surnom du Balafré. La jeune princesse fait fondre les cœurs de tous ceux qui l’approchent : Guise, son époux, son précepteur, et même le frère du roi. L'unique passion de la jeune femme pour le Duc de Guise résiste au temps et aux prétendants. Mais elle veut sincèrement être une épouse modèle et fidèle. Or, ses admirateurs, qui font d’elle la femme la plus désirée et, virtuellement, la plus heureuse, ont surtout le pouvoir de faire d’elle la femme la plus misérable. Tel est le drame de cette femme: son destin est entre les mains de ceux qui prétendent mettre leurs vies à ses pieds ... telle "une biche au milieu du brame".

La force du film ne réside pas tant dans son intrigue que dans la multiplicité (et la qualité!) des thèmes abordés : l’amour , différemment vécu selon la personnalité qui le ressent (passion, amour de rivalité, amour désintéressé), l’orgueil, la bêtise, la jalousie, la rédemption. Les traits d’esprit fusent et enchantent le spectateur, découvrant un XVIe siècle qui sonne l’heure de la Modernité. Cette époque où le raffinement le plus exquis côtoie la pire des barbaries... Le film dévoile en outre, avec une singularité notable, la face obscure de la passion amoureuse, loin des fantasmes et idéalisations modernes, et s'offre le luxe d'aborder l’Histoire de France sans parti-pris affiché (au contraire d'un Patrice Chéreau avec sa Reine Margot). Il faut enfin rendre justice au jeu incroyable de Lambert Wilson dans le rôle du précepteur, comte de Chabannes fort et courageux, crevant l'écran et nous changeant de ses rôles dans Palais Royal!, Jet-Set et autres billevesées.

La Princesse de Montpensier, donc, est un film à voir et à recommander ! Rares sont les films français qui trouvent grâce à mes yeux (rendus impitoyables par la concurrence hollywoodienne), plus rares encore les films qui ne déforment pas l'esprit de l'œuvre qu'ils transposent... Infiniment plus rares les chefs-d'œuvre!

09/03/2010

Immortel Louis de Funès

Un concentré de Louis de Funès en vidéo!

Dans "Ne parlez pas trop de moi les enfants", paru en 2005 aux éditions Le Cherche-Midi, les deux fils de Louis de Funès, Patrick (radiologue) et Olivier (pilote de ligne) nous racontent la vie avec leur père, "pleine d'impondérables et de charmes". Ils ont écrit ce livre pour tenter de répondre aux multiples questions du public: "Comment faisait-il pour trouver tout cela?", 'il paraît qu'il était extrêmement nerveux", "était-il très sévère avec vous?", etc. Ses fils nous montrent "qui se cache" derrière l'acteur, et laissent entrevoir que ce petit homme était, en réalité, un très grand monsieur.


La famille au complet assiste Louis de Funès à sa remise de la Légion d'Honneur avec, de gauche à droite:
Jeanne, Olivier, Louis et Patrick



Louis de Funès est né en 1914, d'une famille d'origine castillane. Sa mère, racontait Louis de Funès, fut son premier professeur de comédie: elle avait cela dans le sang, comme lui. Jeune, il mène une vie précaire et joue des sketches au théâtre, lorsqu'il n'exerce pas ses talents de pianiste dans un bar. Sacha Guitry repère son talent en le voyant dans une adaptation du Journal de Jules Renard. Louis devient plus célèbre avec le film Ni vu ni connu (1957) dans lequel son personnage est affublé d'un chien nommé "Fous le camp". La réplique "Viens ici, Fous-le-camp", est restée célèbre... Mais c'est avec la pièce Oscar, que Louis de Funès obtient la consécration. Il restait humble, persuadé que tout pouvait changer du jour au lendemain.




C'est la raison pour laquelle sa famille lui tient tant à cœur. Parallèlement à son métier de comédien, il mène une vie paisible. C'est avec sa femme Jeanne, à laquelle il est très uni, qu'il a deux fils, Patrick et Olivier. Louis de Funès se montre attentif à l'éducation de ses enfants. En bon père il n'hésite pas à retirer son fils d'une école où l'on a appris à ce dernier que Louis XVI était un traître qui voulait vendre la France à l'Autriche! (1) Olivier, lui, partage une double passion pour l'aviation et le cinéma. Dans ses jeunes années, il suit son père sur les lieux de tournage, avant de s'essayer lui-même, avec succès, à la comédie. Mais finalement, la passion de l'aviation l'emportera. Louis de Funès encouragea toujours ses fils à suivre leur voie. Il ne pouvait se passer de l'appui de sa femme, et demanda même à celle-ci de se constituer son "impresario" à partir de 1957. Elle prit son rôle au sérieux et s'empressa de lui trouver sa "femme" à l'écran, jugeant que les partenaires qu'on lui donnait au théâtre étaient trop grosses et dévalorisaient la performance de son époux. C'est en se liant d'amitié avec Claude Gensac (Edmée!), rencontrée en 1952, que Jeanne déclare à son mari: "Ce sera elle, ta femme!" A compter de 1967, Claude Gensac reste effectivement la partenaire de Louis dans la majorité de ses films...


Louis de Funès et Claude Gensac, une complicité à la ville comme à l'écran

Louis était un homme simple: en vacances à Deauville, où il rencontra Fernand Raynaud (et rivalisa avec lui de pitreries!), il privilégiait les lieux de sortie discrets, pour fréquenter des gens simples, comme lui. Beaucoup plus tard, sur le tournage de la Soupe aux Choux (1981), il sympathisa avec les paysans du coin car, pour lui, rien n'était plus précieux que l'authenticité. Lorsqu'il devait rencontrer des gens "puissants", des "grandes personnes", il se plaignait à sa famille: "Il va falloir que je m'habille en singe ce soir".


Sur le tournage de la Soupe aux Choux en 1981, avec les gens du coin.
Photo de la collection Jeanne de Funès in"Louis de Funès. Ne parlez pas trop de moi les enfants", par Patrick et Louis de Funès, p.243.


C'étaient les casinos, les restaurants huppés qui offraient à Louis de Funès le spectacle le plus précieux: les gens. En bon comédien, il savait en observer les moindres détails, s'inspirait aussi des situations susceptibles d'être réutilisées à l'écran. Le Grand Restaurant, film pour lequel il a beaucoup travaillé, illustre la fausseté des relations, entre serveurs serviles, chef tyrannique et clients à flatter (un extrait en vidéo ci-dessous):

"Il est pas là l'patron?" - Une scène du Grand Restaurant



Sur les tournages, Louis de Funès a besoin de vie et de réconfort, mais surtout, d'une bonne entente avec son partenaire. Il lui faut un public, étant donné son expérience théâtrale. Ponctuel et poli sur les lieux de tournage, il prend le temps de saluer chacun des techniciens, au contraire des certaines stars actuelles, qui interdisent aux membres de l'équipe de les regarder dans les yeux (cf. Tom Cruise dans Eyes wide shut) !... Louis se montre généreux avec les acteurs, se souciant de leurs difficultés. Au faîte de sa gloire sur le tournage de L'Aile ou la cuisse, il insiste pour que le nom de son partenaire, Coluche (alors peu connu), figure à égalité avec le sien au générique, et sur l'affiche. Louis de Funès trouvait que Coluche avait beaucoup de présence: "La relève est assurée! Quel phénomène! Ce sera un grand", prédisait-il. La délicatesse et la bonté dont il faisait preuve fait encore l'admiration du producteur Christian Fechner, qui l'évoque dans certaines interviews. Louis s'entendait très bien avec la plupart de ses partenaires de films: avec Bourvil, l'hilarité était au rendez-vous à chaque rencontre. Il appréciait Galabru, Claude Gensac, Max Montavon, à qui il faisait donner des petits rôles dans presque tous ses films. Annie Girardot, la femme de Louis de Funès dans "La Zizanie", avait de fréquentes crises de fou rire sur le tournage. Lorsque Louis décidait de se montrer "méchant", ce ne l'était jamais vraiment. Ainsi, tout en jouant avec Pierre Brasseur dans Ornifle ou le courant de l'air de Jean Anouilh (1955), Louis de Funès refusait de sortir avec son partenaire après les représentations parce que ce dernier avait la tendance à faire la tournée des bistrots. Pierre Brasseur lui lâcha un soir: "Alors, Bobonne t'attend à la maison?" Le lendemain, pour sa vengeance, Louis ne trouva rien de mieux à faire que de lui provoquer trois fous rire sur scène, en improvisant des situations ! Pierre Brasseur s'en amusa et ils ne se disputèrent plus... Yves Montand (La folie des grandeurs) pour lequel Louis de Funès éprouvait une estime réciproque, l'irritait par son militantisme grandiloquent pour les thèses socialo-communistes: "Le pire, c'est qu'il est sincère, il y croit, à ces histoires, déplorait Louis de Funès. C'est vraiment casse-bonbons". Que dirait notre pauvre Louis de la brochette d'artistes politiciens comme Cali, Piccoli, Mano Solo, Weber...? Annonçant la disparition des grands félins, Louis de Funes prédisait la prolifération d'une autre espèce de bêtes sauvages: "Vous verrez, dans vingt ans, il ne restera plus que 50 couples de tigres royaux. Mais les hommes politiques seront passés de 20 000 à 2 millions". Sur le métier d'acteur, Olivier de Funès raconte avec bonheur ses souvenirs de tournages avec son père , et les "trucs"que ce dernier lui donnait pour parvenir à balancer une réplique banale sans sonner faux, à prendre le ton juste, etc.


Gérard Oury et Louis de Funès

La personnalité du "show-bizz" avec laquelle Louis de Funès se sentait le plus d'affinités était Gérard Oury (réalisateur de La Grande vadrouille, du Corniaud, des Aventures de Rabbi Jacob et de La Folie des grandeurs). Celui-ci était un gentleman, ainsi qu'un excellent conseiller en matière de choix cinématographiques. Il protégeait Louis dans un monde de requins. Il le conseillait si bien que Louis de Funès l'inondait d'appels téléphoniques pour des questions qui n'avaient rien à voir avec ses compétences : un nouveau lave-linge, les études de médecine, etc. Un jour, pour rire, son fils Patrick lui dit: "Dis donc papa, je trouve que notre papier toilette n'est pas de très bonne qualité. Tu devrais peut-être demander à Gérard sa marque préférée". Rien à faire! La mère de Gérard Oury, Marcelle, appelait à son tour et la même conversation reprenait. La vie de Louis avec sa famille et ses amis était précieuse: plus il avait de succès, plus la prison dorée se resserrait autour de lui. Un jour, il aperçut un supermarché dans un de ses feuilletons préférés (parmi lesquels Columbo), et dit à sa femme: "C'est étonnant ces rayons bourrés de marchandises! Et ces petites poussettes dans lesquelles ont met ses courses, ça a l'air pratique. C'est toujours comme ça?" A cette réflexion, sa femme mesura l'ampleur de la situation ! En effet, Louis de Funès ne pouvait désormais plus faire un pas dans la rue sans être poursuivi par ses fans hurlant(e)s, et plus encore harcelé par les paparazzis, à l'affût de n'importe quel geste de la part du comédien.

La fin de la Folie des grandeurs, de Gérard Oury
Avec son valet aux barbaresques!



Au terme de leur biographie, les fils de Louis s'interrogent sur les raisons de la pérennité du succès de leur père, et plus particulièrement auprès des enfants. Selon Patrick de Funès, c'est peut-être parce que "tout le monde ressent, même sans en avoir conscience, l'influence des mêmes gênes ancestraux enfouis au plus profond de soi". Il est vrai que Louis de Funès effectue le plus souvent le travail d'un caricaturiste: il insiste sur les penchants les plus mauvais (colère, impatience, méchanceté) de l'homme, universels comme la bêtise. Il joue avec brio les rôles de tyran en puissance, faible avec les forts ; et fort, voire implacable, avec les faibles! C'est parce qu'il sait nous dépeindre comme des êtres à la fois haïssables et touchants qu'il reste dans nos cœurs comme l'un des plus grands acteurs qui soit. Son jeu, ses choix d'acteur, sa créativité sans limite, étaient liés à un choix moral (catharsis d'Aristote): faire rire pour mieux rendre le vice haïssable, car ridicule!

Pour finir en beauté, nous évoquerons la passion de Louis de Funès pour l'horticulture. C'est en rachetant le château délabré de la famille de sa femme à Clermont-sur-Loire, qu'il put mettre à profit sa passion de toujours : les fleurs, les légumes, les potagers, la nature. On a dit de lui qu'il était un pionnier de l'écologie. Parallèlement à son amour de la nature et des animaux, il disait joliment: "L'ouverture de la chasse ! On devrait appeler ça l'ouverture de la connerie". Jusque dans l'exposition de ses convictions , il laissait réapparaître sa "mission" de comédien:

"Je ne veux pas de ces saloperies d'engrais chimiques. Bientôt, il va falloir que les poireaux poussent en trois jours, et mesurent un mètre de haut ! Les coccinelles que je ramasse dans les parcs avalent tous les pucerons, c'est parfait. Pas besoin d'insecticides, quelle horreur, ça empoisonne tous les oiseaux! (...) A force de tout détruire, un jour, on verra des musées où seront empaillés des écureuils, des hirondelles, des bergeronnettes... plein d'espèces communes qui auront disparu. L'homme ne peut pas s'empêcher de tuer, mes enfants. Il faudrait que je joue le rôle d'un abruti qui tire sur tout ce qu'il voit. Pan! un faisan tombera, pan! un autre oiseau. Le bonhomme s'extasierait sur la beauté des oiseaux, et en tuerait d'autres pour comparer les couleurs. Il ne manquerait plus que des publicités pour des marques de fusils, avec comme slogan: "Perdrix, canards... Tremblez!"



Louis de Funès en son potager... Extrait d'une émission de Michel Drucker consacré à Louis de Funès


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(1)  Anecdote pour couronner le portrait de Louis: il était fidèle de l'église st Nicolas du Chardonnet, du temps de Mgr Lefebvre. De quoi hérisser le poil de tout progressiste amateur de particule!

25/04/2009

Hollywood poétise la Crise

La vogue des extra-terrestres sauveurs de l’Humanité reprend du galon dans les salles obscures. Exemples avec deux films récents : Prédictions (2009) avec Nicolas Cage, et Le jour où la Terre s’arrêtera (2008) avec Keanu Reeves. 2 films intéressants à décortiquer, pour la teneur en propagande (new age) qu’ils contiennent.

Dans les deux films nous sommes confrontés à l’idée d’une apocalypse imminente. N’y voyez aucun trait relevant de la science-fiction ou de l’imagination. Au contraire ! Les références à l’actualité sont légion. Si légion qu’on prend les films pour ce qu'ils sont : de la morale de masse. Dans Prédictions, le héros, incarné par un Nicolas Cage alcoolique, découvre un manuscrit nostradamesque datant des années 60, et contenant, sous forme de suite de chiffres, la liste des grandes catastrophes humaines (crash, explosions, incendies, 11 sept.) advenues depuis 40 ans. Et bien évidemment, le manuscrit contient les catastrophes à venir, parmi lesquelles la fin du monde.

N. Cage déchiffre un manuscrit dans Prédictions


Dès le début du film Le Jour où la terre s’arrêtera, les informations télévisées annoncent, suite à l’atterrissage d’un OVNI, que le monde entier est aux aguets. Les croyants de toutes religions s’unissent en prières. Poutine, Benoît XVI prononcent des discours pacificateurs (Obama le Messie n’avait point encore été élu lorsque le film fut tourné). Toujours dans ce film, Les responsables religieux parlent d’une nouvelle ère à venir. La crise de panique étend ses bras de pieuvre sur l’humanité épleurée. « Ils refusent de changer », diagnostique un extra-terrestre en mission sur la terre depuis 60 ans. Déguisé en humain, il s’est créé une famille, et sa sensibilité l’empêche d’être impartial : « je ne pense pas qu’il faille les détruire. Non il ne faut pas les détruire. Les humains ont en effet une autre facette, qui est attachante », dit-il à l’extra-terrestre venu sauver la planète de la race humaine (Keanu Reeves incarne cet extra-terrestre salvateur). Un prix Nobel de mathématiques aura même ce mot, superbe témoignage de sa bonne foi : «ce n’est qu’au bord du précipice qu’on peut évoluer». Les humains ne seront donc pas détruits, s’ils acceptent d’évoluer ? Eh bien, ils surviveront. Finalement Keanu se laissera attendrir par les yeux de l’héroïne. Vous avez une autre facette, lui dira-t-il avant de mourir dans un nuage de poussière ! Keanu l’extra-terrestre, qui a le pouvoir de ressusciter les morts, de guérir n’importe quelle blessure, épargnera l’Humanité par compassion, après lui avoir asséné une sévère leçon par le biais d’un Robocop haut de trente-six mètres , au moyen de son regard laser destructeur. Ce nouveau Jésus dit aux hommes d’être moins pollueurs, et ça marche.

Le robot châtieur dans Le Jour où la Terre s'arrêtera (titre original: The Day the Earth stood still)


Mais dans Prédictions, tout n’est pas si rose. L’apocalypse aura bel et bien lieu. Et seuls seront sauvés les "élus". Les élus sont des enfants montrant une aptitude particulière, qui consiste à lire l’avenir. Ces élus sont soigneusement sélectionnés, et finalement transportés, puis déposés dans des mondes extra-terrestres où, deux par deux, ils rejoueront Adam et Eve dans de nouveaux jardins d’Eden. Pendant ce temps, le reste de l’humanité est mort et la terre avec eux (parce qu'ils le valaient bien). Il n’est pas inutile d’observer la tête des androïdes chargés de sélectionner les «élus» : apparemment ce sont des hommes, très blancs de peau, aux cheveux blonds et aux yeux noirs : des albinos qui ne se déplacent que la nuit. Des hommes qui n’en sont pas, après tout peu importe de savoir ce qu’ils sont. L’important est de savoir qu’en ouvrant la bouche ils peuvent déclencher un ouragan.

Grâce au précieux manuscrit trouvé qui lui indique les prochaines catastrophes , N.Cage assiste en live et en exclu à des crashs aériens (Prédictions)


Tout cela est pétri de beaux sentiments et de menace de destruction. Je le répète, on en rirait si les échos de l’actualité ne venaient s’y faufiler. Par exemple, il est clair que lorsque Keanu vient sauver la terre des humains, c’est un souci écologique qui le motive. Un postulat écologique interplanétaire puisque c’est sur le conseil de là-haut qu’il est venu effectuer sa mission. Trop pollueuse, engeance destructrice, bonne à rien, l’espèce humaine mérite de mourir, mais la bonne terre Gaïa qu’ils spolient ne mérite pas, elle de mourir. C’est elle, et elle seule, qu’il faut sauver. Quant à Prédictions, idem: même si l’Apocalypse est censée être une conjonction des efforts destructeurs des hommes et de la nature, les hommes mourront, sans qu'ils y soient pour quoi que ce soit, à cause de la poussière de soleil... Le soleil, ancienne divinité mythologique bafouée, prouve son pouvoir en distribuant la mort.

Ainsi dans ces deux films Gaïa et Râ rugissent, réclamant les droits que les siècles de corruption leur ont ôtés. A quand un film où un dieu-lune s’avancera muni d’un sabre pour châtier les incroyants?

Une autre convergence consiste dans la description des extra-terrestres : ils sont comme des hommes, humains et divins à la fois, bons et châtieurs en même temps. L’un, campé par Keanu Reeves, a débarqué sur terre dans son OVNI, ressemblant plus à un androïde aquatique (sans yeux ni bouche) qu’à un homme. Blessé par balles par les policiers xénophobes, il se retrouve à l’hôpital dans un état critique. C’est là qu’il se défait de sa chair pâteuse pour découvrir l’homme, beau comme un sou neuf (c'est Keanu!). Cet homme est plus humain que les humains même, il est d’autant plus doux et compréhensif qu’il est capable de tuer quiconque s’oppose à ses volontés. On a également droit à une scène d’OVNI dans le film Prédictions, et là, l’allusion à des dieux est plus que troublante. Il s'agit de la scène finale où les « élus » montent en vaisseau. Et les extra-terrestres à bord, eux aussi androïdes informes et transparents, sont auréolés d’ailes gigantesques qui les assimilent, dans l’imaginaire du spectateur, à des anges. Ces «anges» refusent pourtant que le héros Nicolas Cage, papa de l’élu, monte dans l’ovni ; car seuls les élus s’embarqueront pour un nouvel Eden. Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, d’autres extra-terrestres constellent le reste de ce film : ils ressemblent à des albinos, aux traits fins et aux yeux inexpressifs, au souffle destructeur , et malgré leurs pouvoirs immenses et leur empathie certaine, ils laissent l’humanité mourir.

D’une part, on a une idélogie païenne très à la mode, axée sur la vengeance des éléments naturels (terre et soleil/Gaïa et Râ, ou autre) ; d’autre part des extra-terrestres qui nous sont si supérieurs moralement qu’ils décident positivement, de façon pragmatique, de nous détruire ; tout cela sur fond d’actualité et de catastrophes, de crise mondiale et de solidarité écologique. Tout cela pue la propagande. Et pour cause, les deux films sont des navets (Predictions étant tout de même d’une qualité légèrement supérieure au Jour où la Terre s'arrêtera, lequel, qui pis est, est un remake). Le cinéma devient le relais des médias sur la conduite citoyenne à adopter. Quoiqu’il en soit, les deux films appellent à une nouvelle ère, évoquant une crise subite de plein fouet (crise comparable à une poussière de soleil ou un O.V.N.I.) laquelle crise, dans la douleur, accouche de l’Homme Nouveau, l'Ere du Verseau supplantant celle du Poisson, engageant tout sectateur de la télévision à respecter la planète avant ses voisins. On n’ose pas parler de néo-communisme orwellien, car le seul pouvoir de révolte que le citoyen mondial détienne, consiste dans le tri des déchets et la limitation des naissances : bref l’engagement citoyen. Le respect de Gaïa passe par le tri écologique et le contrôle de la population (quand on est trop, on pollue).

L’autorité revient aux plus intelligents : le petit nombre de dieux à l’apparence humaine décide de notre survie, de notre mort et de notre avenir. Fiction, me demandez-vous ? Pour l’emballage, peut-être. Propagande ? je l’affirme. N’a-t-on pas vu dernièrement un certain président publier une lettre dans 30 journaux internationaux? Le sommet du G-20 écrit-il, doit permettre d'ouvrir une «ère nouvelle d'engagement économique capable d'empêcher à l'avenir une telle crise de se reproduire» ? ... L'évolution au bord du précipice, hmm? Les O.V.N.I.S. et catastrophes, les "crises mondiales" servent à prévenir et à guérir l’humanité de ses torts ancestraux, etc. N’a-t-on pas entendu tout récemment un «vert», Yves Cochet, s’efforcer de faire entendre raison aux "citoyens du monde", les enjoignant d'arrêter de faire des enfants sous peine d’être privés d’allocations ? Ce même Yves Cochet dans sa supplique alla jusqu'à avancer qu'un gosse coûtait 620 aller-retour Paris-New York. Et voilà pour la morale: un gosse c'est pourri, ça balance du Kerozène sur l'océan; vous voyez pas que l'humain c'est pourri par essence ?

Une contradiction immense se fait jour : les films de science-fiction réduisent désormais l’imaginaire à zéro. Pour couper court à toute velléité d’évasion et remplir l’imagination de préceptes « moraux ». Pour conditionner même nos rêves (qui n’a jamais rêvé à partir de livres/films de S.-F ?)... Quoi ! les extra-terrestres sont écologistes ! quoi ! ils sont malthusiens avec cela ? En réalité, on vous dit que même si les extra-terrestres ont une conscience sociale, c’est donc qu’un humain aussi pouilleux que vous en est capable.

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Edit.: après la rédaction de ce message, j'entendis Obama déclarer, en riant, qu'il était le Messie venu sauver ... la planète Terre! Et tout le parterre de s'esclaffer. L'humour, le meilleur moyen pour faire passer des vérités. L'écologie, nouvelle religion... C'est officiel, et c'est pour rire! Ha! ha! ha!