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02/08/2014

"Les Horreurs de la démocratie", de Nicolas Gomez Davila


Amis lecteurs,



Après une pause, le blog digressif renaît de ses cendres... 
 Il se joint à moi pour vous souhaiter la bienvenue sur ses pages, et vous promet d'être de nouveau actif !
Pour égayer vos lectures estivales, je ne vois rien de mieux que de vous entretenir d'un auteur merveilleux.




Bogota (Colombie), ville de naissance de Gomez Davila. 

Il est difficile de présenter le Colombien Nicolas Gomez Davila (1913-1994), sans préciser que cet homme n’était pas un écrivain de profession, mais un grand bourgeois qui, du fait d’une légère infirmité, resta cloîtré en sa demeure sa vie durant, se passionna pour la littérature française et les cathédrales, et lut tout ce que contenait son immense bibliothèque. Catholique fervent, il est l’héritier d’un La Rochefoucauld pour la forme, de Pascal pour la profondeur de la pensée, de Rousseau pour le goût du paradoxe, et de Nietzsche, pour sa fascination des « forts ».

Nicolas Gomez Davila


Contempteur du progressisme sous toutes ses formes (politique, religieuse, littéraire), il enchante notre esprit par des phrases brèves et concises, suivant en cela le précepte de Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Cette brièveté, souvent déconcertante, Gomez Davila s’en justifie ainsi: « L’écrivain bien élevé s’efforce d’être clair. Mais (...) expliquer plutôt que suggérer suppose un certain mépris du lecteur ».



Gomez Davila nous fait donc l’honneur de nous croire intelligents et nous entraîne, pour peu que l’on veuille bien le suivre, dans ses réflexions fulgurantes.


Pour vouloir le suivre, comprenons bien l'un des postulats de sa pensée  : « Être réactionnaire, c'est comprendre que l'homme est un problème sans solution humaine ». Par « solution humaine » il pense à la Révolution française, aux droits de l'homme, au socialisme et à l’humanitarisme de Vatican II. Si la « solution » n'est pas humaine, elle est donc divine- le paradis terrestre n'existe évidemment plus, il n'existera dans aucune utopie ni aucun socialisme. On reconnaît  là une pensée authentiquement catholique, reléguant le paradis à une existence future (après la mort) et cantonnant la vie terrestre à l'acceptation de la souffrance. Au débarras le Progrès donc. En attendant, la solution en sursis du paradis consiste en un catholicisme enraciné, dans lequel le triangle bourg, château, monastère, ne serait pas seulement une "miniature médiévale", mais « un paradigme éternel ».



Pour sa publicité, la quatrième de couverture des Horreurs de la démocratie, l’éditeur n’a rien trouvé de mieux à écrire que: 



« Gabriel Garcia Marquez (1) aurait avoué en privé : « Si je n’étais pas communiste, je penserais en tout et pour tout comme lui ».







La puissance de Gomez Davila, comme tout véritable écrivain « moderne », réside dans la condamnation tout entière de la « modernité » et de ses monstres. Sa vision du monde est un peu celle d’un moine médiéval, transplanté dans un espace-temps hostile, tel Ignatius Reilly, anti-héros de la formidable Conjuration des imbéciles –le ridicule en moins, bien entendu.

  


Je vous laisse donc découvrir cet écrivain par quelques extraits choisis, tirés des « Horreurs de la démocratie », dont le titre à lui seul est tout un programme. 







Notre ultime espérance repose en l’injustice de Dieu.


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Le psychologue hante les bas quartiers de l’âme, comme le sociologue les banlieues de la société.


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Ceux qui excusent leur abjection en se prétendant « victimes des circonstances » sont des socialistes doctrinaires.

Le socialisme est la philosophie de la culpabilité des autres.


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Se refuser à admirer, c’est le signe de la bête.


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La religion n’est pas née d’un besoin urgent d’assurer la solidarité sociale, pas plus que les cathédrales n’ont été construites dans le dessein de favoriser le tourisme.





 la cathédrale de Milan


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Une lutte contre l’injustice qui ne débouche pas sur la sainteté débouche sur des convulsions sanglantes.



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La littérature française classique prouve que l’homme n’a pas besoin de s’aveugler pour être grand.



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Éduquer l’homme, c'est empêcher la « libre expression de sa personnalité ».


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L’homme ne crée pas ses dieux à son image et à sa ressemblance, mais il se conçoit à l’image et à la ressemblance des dieux en lesquels il croit.



Murillo, Saint François


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L’historien démocratique enseigne que le démocrate ne tue que parce que ses victimes l’obligent à les tuer.




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Tout individu susceptible de déplaire à l’intellectuel de gauche mérite la mort.

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Le communisme hait le capitalisme par complexe d’Œdipe.

Le réactionnaire, lui, ne fait que le considérer d’un œil xénophobe.



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A Barad-Dur, l'oeil de Sauron (Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, adapté par P. Jackson)





Le mal, comme l’œil, ne se voit pas lui-même.

Qu’il tremble, celui qui se voit innocent.




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La foi, c’est ce qui nous permet de nous égarer dans n’importe quelle idée, sans perdre de vue le chemin du retour.



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L’orgueil nous suffit pour pardonner à qui nous injurie, mais la charité elle-même n’est pas suffisante pour que nous pardonnions à qui injurie ceux que nous aimons.


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Quand les convoitises individuelles se rassemblent, nous avons pris l’habitude de les appeler nobles aspirations populaires.




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Un lexique de dix mots suffit au marxiste pour expliquer l’histoire.



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Le gauchiste hurle à la mort de la liberté quand ses victimes refusent de financer leur propre assassinat.



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Pour juger notre époque, il suffit de se rappeler que ses moralistes sont les sociologues.



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Le dialogue entre communistes et catholiques est devenu possible depuis que les communistes falsifient Marx et les catholiques le Christ.



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L’homme ne possède pas son intelligence : son intelligence est en visite chez lui.


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La vénération de l’humanité est répugnante, comme tout culte de soi-même.


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Beaucoup n’aiment l’homme que pour oublier Dieu la conscience tranquille.

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Les opinions stupides cessent de nous irriter si nous les prenons comme des documents sur la personne qui les exprime.



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Le chrétien moderne ne demande pas à Dieu de lui pardonner, mais d’admettre que le péché n’existe pas.


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Le christianisme scandaliserait le chrétien, s’il cessait de scandaliser le monde.


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Il est facile de sympathiser avec n’importe quel homme, tant qu’il n’émet pas d’opinion.



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Le peuple n’envahit que des palais déjà désertés.

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« Avoir le courage de s’accepter » est l’une des nombreuses formules modernes qui tâchent à occulter la bassesse de l’homme en appelant difficile ce qui est facile.

L’esprit moderne affirme que rien ne demande plus d’efforts à l’homme que de céder à son animalité.



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Les prises de position révolutionnaires de la jeunesse moderne sont des preuves irréfutables de ses aptitudes à la carrière administrative.

Les révolutions sont de parfaites couveuses à bureaucrates.



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Celui qui écrit raison avec une majuscule s’apprête à nous duper.


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Ce que l’écrivain invente tout d’abord, c’est le personnage qui va écrire ses œuvres.



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Seul le sociologue qui n’a pas de message à délivrer ne dit pas toujours que des bêtises. 

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Si grande est la distance entre Dieu et l’intelligence humaine que seule une théologie pour enfant n’est pas infantile.



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La féodalité a été fondée sur des sentiments nobles : loyauté, protection, service.

Les autres systèmes politiques se fondent sur des sentiments méprisables : égoïsme, convoitise, jalousie, lâcheté.


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La charité, pour un égalitariste, est un vice féodal.


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Le christianisme n’a pas inventé la notion de péché, mais celle de pardon.



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Le catholique progressiste va ramasser sa théologie dans la poubelle de la théologie protestante.




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Les concessions sont les marches de l’échafaud.




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Cette libération de l’humanité qu’a tant chantée le XIXe siècle s’est finalement résumée au tourisme international.

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Le Progrès se réduit finalement à voler à l’homme ce qui l’ennoblit, pour pouvoir lui vendre au rabais ce qui l’avilit.


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On appelle communiste celui qui lutte pour que l’État lui assure une existence bourgeoise. 

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Nous appelons ère libérale les quatre siècles que prit la liquidation des libertés médiévales.


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(1) Gabriel Garcia Marquez est un écrivain réputé pour ses opinions marquées à gauche, auteur notamment du roman L'Amour au temps du choléra.




17/11/2010

La Princesse de Montpensier



La Princesse de Montpensier est le dernier film de Bertrand Tavernier, qui avait déjà régalé son public du prophétique La Mort en Direct, avec une Romy Schneider dévastée, plus vraie que nature, et un jeune Harvey Keitel , inconnu, qui n’avait pas encore besoin de se saouler pour offrir de bonnes prestations. Ce film livrait un aperçu de la télé-réalité et de ses méfaits, une sorte de Truman Show avant l'heure! Par la réunion de ses acteurs, ce film était une belle éclipse, le rendez-vous du soleil avec la lune.

Mais La Princesse de Montpensier, réalisé trente ans plus tard, c'est une véritable constellation! Librement adapté de la nouvelle éponyme de Mme de La Fayette, ce filme brille d’une pléiade d’acteurs que je ne connaissais pas (Mélanie Thierry), que je goûtais peu (Lambert Wilson), ou que je soupçonnais fort de ne jamais parvenir à jouer correctement (Gaspard Ulliel). Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant une réalisation soignée (qui se ressent des expérimentations anglo-saxonnes du réalisateur !), des acteurs dirigés admirablement et une tension progressive qui se résout de manière chaotique. La présence de personnages historiques dramatise cette fiction qui prend place au cœur des guerres de religion. Ceux qui ont lu La Princesse de Clèves, ou qui connaissent la préciosité et le jansénisme de Mme de La Fayette, ne seront pas étonnés de suivre ici une histoire d’amour sans happy-end : car, lorsque les moralistes du Grand Siècle décident de s'attaquer à l'Amour, il n’en reste jamais grand-chose... Porter à l’écran une œuvre dont le premier mérite est l'analyse psychologique: tel est le pari risqué de Bertrand Tavernier. La merveille est d’avoir réussi à étoffer cette petite nouvelle (écrite un siècle après l’époque mise en scène), en offrant au spectateur une fresque violente et romanesque.

Tout commence en 1567, par le portrait d’une très belle jeune fille, Marie de Mézières, que l’on marie contre son gré au prince de Montpensier. Elle aime le jeune duc de Guise et en est passionnément aimée. Ce Guise est le futur héros des catholiques, connu par la postérité (comme son père) sous le surnom du Balafré. La jeune princesse fait fondre les cœurs de tous ceux qui l’approchent : Guise, son époux, son précepteur, et même le frère du roi. L'unique passion de la jeune femme pour le Duc de Guise résiste au temps et aux prétendants. Mais elle veut sincèrement être une épouse modèle et fidèle. Or, ses admirateurs, qui font d’elle la femme la plus désirée et, virtuellement, la plus heureuse, ont surtout le pouvoir de faire d’elle la femme la plus misérable. Tel est le drame de cette femme: son destin est entre les mains de ceux qui prétendent mettre leurs vies à ses pieds ... telle "une biche au milieu du brame".

La force du film ne réside pas tant dans son intrigue que dans la multiplicité (et la qualité!) des thèmes abordés : l’amour , différemment vécu selon la personnalité qui le ressent (passion, amour de rivalité, amour désintéressé), l’orgueil, la bêtise, la jalousie, la rédemption. Les traits d’esprit fusent et enchantent le spectateur, découvrant un XVIe siècle qui sonne l’heure de la Modernité. Cette époque où le raffinement le plus exquis côtoie la pire des barbaries... Le film dévoile en outre, avec une singularité notable, la face obscure de la passion amoureuse, loin des fantasmes et idéalisations modernes, et s'offre le luxe d'aborder l’Histoire de France sans parti-pris affiché (au contraire d'un Patrice Chéreau avec sa Reine Margot). Il faut enfin rendre justice au jeu incroyable de Lambert Wilson dans le rôle du précepteur, comte de Chabannes fort et courageux, crevant l'écran et nous changeant de ses rôles dans Palais Royal!, Jet-Set et autres billevesées.

La Princesse de Montpensier, donc, est un film à voir et à recommander ! Rares sont les films français qui trouvent grâce à mes yeux (rendus impitoyables par la concurrence hollywoodienne), plus rares encore les films qui ne déforment pas l'esprit de l'œuvre qu'ils transposent... Infiniment plus rares les chefs-d'œuvre!

25/01/2009

Histoires de snobs' ... "Et quand je serai mort, j'veux un suaire de chez Dior!"



Snobisme: « vanité de ceux qui affectent les opinions, les manières d’être et de sentir qui ont cours dans certains milieux tenus pour distingués » (selon le Dictionnaire de l’Académie française)

Le snobisme semble être universel et plonger ses racines dans la nuit des temps. C’est la chose du monde la mieux partagée. Voilà le premier constat de Frédéric Rouvillois dans son ouvrage remarquable sur les snobs. Le snobisme est aussi la chose la plus absurde. Qui a dit que l’homme était logique ? De même que tous les grands bourgeois au siècle de Louis XIV ont voulu ajouter une particule à leur nom, toutes les femmes branchées du XXIe siècle démocratique veulent le it bag qui les rendra supérieures aux autres, nonobstant l'égalité et la fraternité. Le drame du snob contemporain? Constater qu’un-moins-que-rien peut également aspirer à avoir ce qu’il possède, lui... Exactement, note F. Rouvillois, comme le traumatisme subi par la fashionista de la série américaine Sex & the City, lorsqu'elle voit le même sac que le sien porté par une nobody, alors qu’elle-même a dû patienter deux ans pour se payer ce sac...



Une des héroïnes de Sex and the City


Frédéric Rouvillois précise qu’il y a des périodes creuses et des périodes fastes pour le snobisme, que cela dépend des "circonstances historiques". Pour schématiser, sauf exceptions : il ne peut y avoir de snobisme dans l’Ancien Régime (ordre social établi et prédéfini), ni dans le totalitarisme communiste. Là où chacun accepte sa position sociale, le « snobisme ne peut qu’avoir une place dérisoire». On s’en doute, l’âge d’or du snobisme, c’est la démocratie. Le sentiment d’envie, permis par les régimes démocratiques selon Tocqueville, voit le snobisme pousser comme une fleur sauvage ! Certes, il y eut bien des snobismes dans le monde soviétique... Certes, le snobisme exista en France bien avant la Révolution ! Molière a très bien vu cela dans Le Bourgeois gentilhomme, dévoilant le snobisme mondain, et dans les Précieuses ridicules, fustigeant le snobisme intellectuel. Et, pour tout dire, le snobisme a véritablement fleuri au XVIIIe siècle, au siècle de notre Voltaire (inter-) national, notamment avec le phénomène de l'anglomanie.


Molière, codificateur du snobisme


Une rupture intervient au XIXe siècle avec le romancier anglais W.M. Thackeray, qui popularise les mots snob et snobisme. Il « donne ainsi à cette attitude, écrit F. Rouvillois, en même temps qu’un nom de baptême, une consistance et une ampleur inédites, qui dès lors ne se démentiront plus ». Le mot de snobisme s’impose en France à la fin du XIXe siècle, avec le sens de « fat, ridicule, vaniteux » (1867). Sens tellement péjoratif que va se développer, en parallèle, un virulent antisnobisme autour de 1900 (et l'antisnobisme est tout de même un snobisme puisqu'il prétend appartenir à une élite supérieure à celle du snob). Fin XIXe siècle, le mot de « snobisme » recouvre deux sens : le snobisme mondain d’une part, qui consiste à se rapprocher de la haute société (en usurpant un nom, par ex.), et un snobisme intellectuel d’autre part qui, lui, touche davantage à la mode, aux avant-gardes, au bon ton... Ces deux snobismes restent soudés jusqu’au milieu du XXe siècle. Certes, le lien est étroit alors entre «mode» et «mondanité», puisque c’est bien le grand monde (princesses, reines) qui lance la mode. La rupture s’opère après la Seconde Guerre mondiale. C’est le snobisme de la mode (ou snobisme 'intellectuel') qui devient dominant, même si, jusqu'à nos jours, des sites internet proposent des titres de chevalerie et de noblesse onéreux et charmants, comme, par exemple : «prince et seigneur des Ecrehous » (Ebay, 2004...Voir le site Fondation des chevaliers de Rondmons pour plus d’infos).


Chevaliers de Rondmons


Il est intéressant de constater à quel point le snobisme, sous toutes ses formes, est synonyme de rejet du bon sens. Au XVIIIe et jusqu’à nos jours, le snob est cosmopolite et juge tout ce qui est français, ridicule. Il est franc-maçon au XVIIIe parce que cela transgresse les ordres du pape, de la police et de son milieu, s'il a l'heur d'être noble. Le snob est catholique à la fin du XIXe siècle parce que sans cour ni roi, le seul moyen d’entrer dans le grand monde désormais consiste à se conformer aux goûts de la noblesse, revenue de ses erreurs de jeunesse. Le snob aime la voiture, le ski et le tennis au début du XXe siècle. Il y renonce dès lors que cela devient populaire. Le snob n’a jamais aimé le foot. Le snob aime Jeff Koons (entre autres fumisteries de même acabit) parce que c'est régressif, kitsch, et que ça détruit la notion de bon goût (notion «bourgeoise»). Et surtout, surtout, en dépit du bon sens, parce que ça n'a pas de prix... Le snob aime le cinéma situationniste de Guy Debord parce que les dialogues ne veulent rien dire, et qu’il peut ainsi prétendre avoir assisté à la fin du cinéma. Le snob prétend ne JAMAIS aller voir de superproduction hollywoodienne, et, quand il ne s'y rend pas en cachette, c'est, dit-il, par un "subit accès de curiosité anthropologique". Le snob aprécie la partition avant-gardiste, "4’33" de John Cage, parce qu’il n’y eut pas une seule note jouée de toute la performance : voilà, le snob sait ce qu'est un acte révolutionnaire en art.

Pour être méchants, on pourra dire que le snob affecte d'aimer ce qu'il n'aime pas lui-même : il se fie en cela à ceux qui pensent pour lui, aux êtres supérieurs à qui il rêve de ressembler (c'est un peu comme un syndrôme de Stockholm, ou un envoûtement).



"Lobster" de Jeff Koons à Versailles...
Si on vous dit que c'est bon, le homard en plastique!


Dernière forme de snobisme, un peu particulière... le snobisme politique. On a coutume de dire que le noble ne peut guère être snob, étant donné qu’il appartient déjà à l’élite (jusqu’au XIXe en tout cas). Le seul snobisme que le noble est susceptible de connaître, c’est l’originalité. Mais entendons-nous : lorsque l’on parle de noblesse, on ne parle pas de la noblesse hidalgo, de la piétaille trop pouilleuse pour se distinguer de la masse petite-bourgeoise. Quand on parle de snobisme noble on parle de la haute noblesse, de préférence parisienne. Et quel peut bien être ce snobisme, hormis le cosmopolitisme? « Dans la haute aristocratie comme dans la grande bourgeoisie, le snobisme politique est dans la plupart des cas "de gauche"». Et cela est bien naturel, puisqu’un noble au naturel est enclin à protéger les intérêts de sa « caste », et à se placer du côté droit de l’échiquier politique : en cela, aucun snobisme, mais pure nature ("déterminisme!", dira le le communiste). Or, cela est bien connu, le snob, esthète redoutable, lutte contre la nature. Donc, cent après le généreux sacrifice de leurs privilèges la nuit du 4 août 1789, les grands aristos remettent ça en 1890-1900, la mode anarchiste étant à son comble : «c’est bon pour les petits bourgeois de s’occuper de Dieu, de patrie, de société», déclament les snobs. L’adhésion à l’extrême-gauche constitue le critère même du chic dans les lieux les plus huppés. Avant Luchino Visconti, grand aristocrate communiste, on a eu un spécimen français, certes bien moins doué. La personnalité d’Elisabeth de Gramont, duchesse de Clermont-Tonnerre (1875-1954) allait "coiffée d’un bibi de Prisunic," pour les «journées populaires», défiler aux côtés de ceux qui criaient: "les soviets partout!"».

Elisabeth de Gramont, duchesse communiste.



Cette grande dame alla jusqu’à faire le voyage en U.R.S.S. Sortant du musée de la Révolution à Léningrad, elle déclarait ne voir dans le tsar déchu qu’un monstre dégénéré, «niais et peureux». Elle écrit que «le régime tsariste et la classe privilégiée ont bien mérité ce qui leur advint». Si l’on parle de snobisme pour cette duchesse, c’est parce que ses convictions, à l’encontre de son milieu, ne l’ont jamais poussée à vivre en cohérence avec ses idées, c’est-à-dire à jeter titres, armes, fortune aux orties. Non. Tout en fustigeant les nobles massacrés, elle continuait elle-même à se comporter, à vivre en privilégiée.* Les êtres supérieurs ne connaissent pas les lois, ils ignorent la notion même de bon sens, voire de décence. Et le snobisme consiste précisément en cela, traçant une filiation avec le phénomène bobo, lequel milite en racaille gauchiste et ne jure que par Résonances, Prada et Max Havelaar. Cela est furieusement esthétique, comme un équilibriste qui marcherait sur un fil entre deux tours : sur le point de se casser la figure, il n’en continue pas moins de porter beau et rit de joie. Mais il rit jaune, car si le noble transgressait des devoirs et des valeurs qu’on lui avait transmis, le bobo n'est pas éduqué, n'a pas de valeurs et transgresse par devoir. Comme tout snob, il est conformiste.

Dernière remarque, alarmante : le Français a traditionnellement honte d'être snob, ou d'être considéré comme tel (contrairement au snob italien, par exemple). Or, de nos jours, remarque F. Rouvillois, le snobisme est érigé en idéal à atteindre, et plus personne ne craint l'anathème de snob. Pourquoi ne serait-on pas tous des snobs?... Expliquons-nous: dans une société de consommation (permettant à tous de vivre sur un train d'enfer grâce au crédit), ajoutée à l'extinction des valeurs morales (absence irréversible de toute transcendance, de hiérarchie), chacun peut prétendre être supérieur à son voisin, nonobstant les critères de "classes"ou d'argent, et jetant au feu les dernières 'aristocraties' naturelles que sont la jeunesse et la beauté (puisque la beauté désormais est dite affaire purement subjective et que la jeunesse nous dit-on, est dans la tête et le botox). C'est le paradoxe de notre société actuelle: être snob, oui, mais à quel prix? ... Snobisme de "masse" ? (mais c'est une contradiction dans les termes! - oui c'est une contradiction, mais le snobisme ne craint aucune contradiction, comme cette duchesse de Clermont-Tonnerre!). Ou snobisme qui, par définition, s'extirpe de la masse et va vers une absurdité toujours plus monstrueuse que celle de la masse? ...



Les résolutions éthiques du bobo

Source: Trucs de bobo


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note

* On apprend aussi dans cette fabuleuse Histoire du snobisme, qu'Elisabeth de Gramont était devenue adepte du communisme pour contrer son époux, qu'elle exécrait par dessus tout. Par décence pour les éventuels lecteurs communistes (idéalistes), j'ai préféré réserver cette révélation de choc pour ce bas de page.

01/12/2008

Philosophes versus Jésuites : le triomphe du mensonge



Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours... Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai dans l’occasion.

Lettre de Voltaire à M. Thiriot, 21 octobre 1736 .



Chers lecteurs, je m'en vais vous entretenir d’un roman étonnant, La Terre des Guaranis d’Eugénio Corti (tout récemment publié aux éditions l’Age d’Homme). En guise d'introduction, je vous livre ici la quatrième de couverture :

"Ce roman historique évoque l'épopée et la tragédie des Guaranis au XVIIIème siècle, à l'époque des reducciones jésuites en Amérique du Sud. On sait que ces missions jésuites auprès des Indiens guaranis ont duré près de 150 ans, de 1609 à 1768. Les terres des Guaranis s'étendaient sur une surface immense, correspondant, en termes actuels, au nord de l'Uruguay, au sud-est du Paraguay et traversant le Brésil et l'Argentine. Le fonctionnement des "réductions" était tout à fait particulier. Toutes bâties sur le même plan - au centre du village se trouvaient l'église et un collège (l'enseignement pour les garçons et les filles était obligatoire pendant cinq ans), qu'entouraient des écoles d'artisanat et des ateliers - elles étaient gouvernées par un corregidor guarani, l'autorité spirituelle étant exercée par les deux jésuites - au maximum - qui vivaient dans chaque "réduction". L'élevage et la culture du maté étaient les grandes ressources de ces communautés où les Guaranis, qui s'étaient volontairement mis sous la souveraineté du Roi d'Espagne, vivaient libres, dispensés du servage.

La Terre des Guaranis nous fait revivre, à partir de 1740, la vie d'une de ces "réductions", à l'époque de leur apogée puis de leur déclin. Les razzias des bandeirantes, esclavagistes portugais du Brésil, constituent une menace permanente. Les appétits des grandes puissances sont manifestes. Le traité signé en 1750 entre le marquis de Pombal et Ferdinand VI, au terme duquel l'Espagne cède au Portugal une grande partie du territoire des Missions, sonne le glas des "réductions". La suppression de la Compagnie de Jésus aggrave la situation des Guaranis. Ils ne pourront résister longtemps aux armées espagnole et portugaise qui imposent l'application du traité. Mais l'idéal des "réductions" n'est pas pour autant effacé des terres ni des coeurs des Guaranis, qui semblent pourtant condamnés à retourner à l'état nomade.

Eugenio Corti a peint ici une superbe fresque historique sur trois générations, nous faisant suivre les vicissitudes d'une communauté qui ne plie pas devant la violence de l'Histoire, et a créé des personnages inoubliables. La peinture de la vie quotidienne de la "réduction" et des éternelles passions des hommes, alternent avec d'admirables descriptions de scènes de batailles, de la forêt, de voyage vers les grandes villes, où parviennent, tamisés, les échos des évènements qui sont en train de bousculer l'Europe. Dans ce roman, l'auteur du Cheval rouge use d'une technique narrative inédite, d'une grande efficacité, qui situe le lecteur à la fois au coeur des évènements et de la création littéraire, le plongeant dans une atmosphère captivante qui constitue sa signature."

Le romancier Eugenio Corti , auteur de La Terre des Guaranis


Ce roman traite d'un sujet qui m'est cher : la liberté acquise grâce à Dieu, et inversement, l'esclavage qui revient en force en son absence. Cette oeuvre selon moi, vaut avant tout pour la fresque historique qu'elle reconstitue. L'action du roman commence donc en 1750, s’achève en 1788. Elle prend lieu sur trois générations. Elle dit la beauté, la puissance de l’œuvre missionnaire chrétienne. Les Jésuites ont amené les Indiens Guaranis à la civilisation, presque à la hauteur des Européens en à peine 150 ans. Mais en priorité, ils les ont sauvés de l’esclavagisme des Portugais, grâce à l’accord du royaume d’Espagne avec la papauté. Ils ont littéralement sauvé le peuple Guarani. Or suite à l’expulsion des Jésuites de tous les royaumes européens (cette expulsion est quasi-simultanée en Europe: 1759 pour le Portugal, 1762 pour la France, 1767 pour l'Espagne; et suppression de la Compagnie en 1773 ), les Guaranis sont destinés à retomber dans l’état dont on les avait tirés : le nomadisme, état qui les rendait justement vulnérables aux esclavagistes...

Le roman est évidemment d’actualité (comme l’était Caton l’Ancien, du même auteur). L’auteur taille des portraits à nos « philosophes » modernes, appelés aussi «progressistes». Ainsi, dans le roman, lorsqu’un jésuite français, le père Paul Dalmais, arrive dans la Réduction (village) non encore sur le déclin, il évoque avec inquiétude l'influence grandissante de Voltaire en Europe qui, dans Candide, décrit les Jésuites comme des profiteurs, mangeant dans des bols d’or, entourés de colibris superbes, lorsque les guaranis se nourriraient de bolées, assis sur de la paille...

PERE PAUL « Nous pouvons rire. Mesurez-vous toutefois l’hostilité que des pages telles que celles-ci vont susciter petit à petit à notre égard ? Nous sommes aussi présentés comme des gens violents et portés sur les armes (lecture). Vous voyez ? Ces mensonges entretiendront l’aversion qu’ont surtout pour nous les gens qui lisent, les gens cultivés et ouverts au progrès.

PERE NABORRE : en fin de compte, si j’ai bien saisi, alors que nous nous dépensons sans compter pour sauver tous ces peuples de l’extermination, elles ne peuvent que se multiplier, toutes ces personnes cultivées s’évertuant à nous mettre des bâtons dans les roues et même à nous chasser si elles le peuvent, en toute bonne foi ».


Lever de Voltaire, par Huber. A peine debout, il œuvre pour le salut de l'Humanité (en mode rappeur)


Voltaire, qui les fait rire amèrement, déclenchera, par la seule force de « l’opinion », et au mépris de toutes leurs œuvres, la perdition de l'œuvre des Jésuites et du peuple Guarani, qui a lui-même œuvré pour sa plus grande gloire. «Comprenez-vous ce mot «progressistes», demande encore Père Paul. Cela veut dire qu’ils veulent faire progresser le monde. Ces philosophes prennent de plus en plus de place en Europe. Non tant chez les petites gens bien entendu, mais auprès des gens cultivés et principalement dans les cours, chez les souverains».

Effectivement, en 1767, lors de l’expulsion des Jésuites d’Espagne et de toutes les colonies espagnoles, les Jésuites devront quitter les Réductions qu’ils avaient construites... Les colons n'apporteront que la destruction et les viols. Quant aux fonctionnaires censés protéger les Guaranis, leur action se caractérisera par le vol généralisé. Les soldats proposeront de l'alcool à certains Guaranis (l'auteur sait ce qu'il écrit : beaucoup de Guaranis actuellement, souffrent d'alcoolisme), comme au temps des esclavagistes. Quant aux Guaranis qui tenteront de se défendre des agressions, ils seront évidemment arrêtés, et devront fuir pour échapper à la mort. Il n'y a pas de place pour l'amour en ce monde, dit un père. Si cela est vrai, les réductions n'étaient-elles pas vouées à l'échec de toute façon? Ce progrès, les privant de toute protection, n'était-il pas inéluctable?

Ruines de la Reduccion (Réduction) San Miguel en Bolivie

Les fonctionnaires envoyés par le royaume après l'expulsion des Jésuites, tenteront philosophiquement de mettre en place une "société individualiste" remplaçant ainsi une société "organique" et "communautaire": c'est-à-dire une nouvelle société libérale, sans Dieu, prototype terrifiant de notre société moderne. Dans le roman,en 1768, Sanginès , l'administrateur général, fait son pompeux discours d'entrée: "Monsieur le Corrigedor (maire) Nazareno Poti et vous tous du village: écoutez-moi bien. Une ère nouvelle commence aujourd'hui pour le peuple des Guaranis, en effet vous ne serez plus assujettis au pères jésuites, mais pleinement libres, comme tous les autres citoyens espagnols". Pour mâter toute rébellion, on promet alors aux nobles guaranis (les caciques) de pouvoir s'enrôler dans les troupes royales. Deux ans plus tard, après les vols commis par les fonctionnaires, le même idiot récidive :


"Et peut-être, eu égard à ce qui est en train de se produire, vous devez penser que je m'estime aujourd'hui contredit par la réalité... que j'ai perdu mes espoirs à cause de ce véritable désastre que nous sommes en train de constater, après deux ans d'essai. Eh bien non! Si l'éloignement des pères jésuites a -pour le moment et ici comme ailleurs -, conduit à un ... recul généralisé -, je l'admets volontiers, oui je l'admets volontiers -eh bien, tout cela ne suffit pas à désavouer les principes de la grande philosophie nouvelle! ... Tout simplement : nous n'avons pas pris... les bons moyens... et nous n'avons pas agi avec ... assez d'énergie".


Les moyens efficaces de ces progressistes consisteront à brûler les livres écrits en guarani, tous les livres...


Lever de Voltaire (détail).

Le roman s’arrête symboliquement en 1788, veille de la Révolution française, bien après les guerres des colonies contre les royaumes, guerres dans lesquelles les Guaranis furent enrôlés et réduits à se battre les uns contre les autres. Mais, dans le fiasco de l'histoire, il reste de l’espoir, et cet espoir est singulièrement d’actualité: on suit la vie et la famille de Nazareno Poti, artisan guarani, peintre, et corrigedor. Nazareno lutte de toutes ses forces contre la violence. C’est pourquoi il faut lire ce livre, car on ne saurait tout raconter ici: aussi n'ai-je abordé le roman que sous un angle, précisément historique. Cette épopée ne se réduit pas à une charge contre le progressisme, condamné à la stupidité et au déni psychotique du réel: cette épopée est la narration et la description du miracle jésuite.




Pour conclure ce billet sur une note plus actuelle j’évoquerai le fait qu’ Eugenio Corti s’est inspiré du très beau film Mission, tout en allant plus loin, en précisant les enjeux de la mission jésuite: il s’agissait avant tout d’annihiler les œuvres perverses des conquistadores et de lutter contre l’esclavagisme. Surtout, E. Corti expose, d'une façon parfois trop didactique, les causes de la destruction de ces Réductions. Tandis que le film Mission évoque la lâcheté du pape, ratissant quelque peu sur la vogue de l’anticléricalisme voltairien, La Terre des Guaranis insiste sur la lâcheté des royaumes influencés par ces mêmes "voltairiens", qui s'allient aux réactionnaires esclavagistes dans une haine commune des Jésuites ... Corti met en lumière le fait que les seuls révolutionnaires, dans cette histoire, sont bien les chrétiens, Guaranis comme Jésuites. Des révolutionnaires d'une espèce rare, pétris du plus beau paradoxe de l'histoire de l'humanité: des révolutionnaires abolissant l'esclavage mais soumis, par amour du Christ, à leur hiérarchie. Et le film Mission montre aussi cela avec le personnage du père Gabriel. (interprété par J. Irons) J’évoque ici le film, car le romancier Corti fait commencer son roman dans une scène évoquant celle du film de Roland Joffé, lorsque le père Gabriel escalade les rochers jouxtant les chutes d'eau, afin de jouer de la flute au milieu des bois où les Guaranis le dévisagent, intrigués et médusés. Dans le roman d'Eugenio Corti, le prêtre se rend également auprès de nomades Guaranis, mais accompagné d’autres Guaranis (chrétiens), et ce sont eux , non le prêtre, qui jouent de la flûte. Simple clin d'œil aux dons extraordinaires des Guaranis pour la musique ,ou hommage rendu à la forme de propagande catholique ? Ci-dessous, pour vous, voici un clip vidéo à partir du film "Mission", qui a une bien belle musique à son actif :





A l'attention des lecteurs que le sujet intéresserait, je renvoie à ce qu'écrivit le comte de Bonald sur la réputation fort malmenée des Jésuites, réputation créée aux XVIIIe et perdurant au XIXe siècle : ici.

Et
là, pour un aperçu historique de la question des Jésuites au Paraguay.

Bonne lecture !