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12/05/2009

Révolutionnaires embourgeoisés

Nicolas Gomez Davila (1930)


Voici des phrases à méditer :

« Les révolutions se font pour changer la propriété des biens et le nom des rues. »

Nicolas Gomez Davila, Le réactionnaire authentique.

"Les opinions révolutionnaires ouvrent la seule carrière, dans la société actuelle, qui assure une position sociale respectable, lucrative, et paisible".

" Saint-Just, malgré son comportement de hyène, est un éminent penseur bourgeois; sa fameuse phrase sur "le bonheur" mérite de servir d'épigraphe à des revues féminines".

Nicolas Gomez Davila, Les Horreurs de la démocratie, Anatolia, Ed. Du Rocher (2003)


Tout cela semble-t-il absurde ? L'idée que la Révolution n'est pas incompatible avec la bourgeoisie et la richesse est certes plus tolérée qu'auparavant, mais il est nécessaire d'ouvrir les yeux, non seulement sur l'histoire moderne mais également sur notre histoire contemporaine. Je livrerai trois exemples illustres qui mettront cette idée en lumière.


Joseph Fouché

Ce révolutionnaire terroriste des années 1790, devint richissime avec Napoléon qui l'adouba du doux nom de duc d’Otrante. Pendant un temps meilleur ami de Robespierre, il démontra son civisme en persécutant la propriété privée, les riches et l’Eglise. Il est surnommé le «Mitrailleur de Lyon» pour avoir augmenté le taux d'extermination des vermines par la mitraille (plus efficace et moins coûteux que la guillotine). Pionnier du communisme, il écrit, dans son Manifeste de 1793 : «Tout homme qui a au-delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut qu’abuser». Devant le tribunal où il doit répondre de ses actes, il se tire de ses crimes en rejetant la faute sur son complice, Collot d’Herbois. Il fait tomber Robespierre, son ex-meilleur ami. Ses talents machiavéliques lui valent par la suite de travailler pour Napoléon. Au moment opportun, après Waterloo, il devient chef du gouvernement provisoire. Il finit ses jours millionnaire, exilé par les Bourbons qui tolèrent mal un régicide dans leur royaume.


Daniel Cohn-Bendit


Dany le rouge est devenu Dany le vert. Inscrit en 68 sur la liste noire des étudiants de l’université, c’est un rebelle, un lover de la Révolution. Grand homme surtout, car il est interdit de séjour en France jusqu’en 1978 (l’exil est gage de révolte et de dignité). Il signe sa rupture d’avec la Révolution en 1986 dans son ouvrage : «Nous l’avons tant aimée, la Révolution». Le sous-titre aurait pu être complété par : « Et maintenant, il est où mon pognon? ». Candidat à l’étiquette des verts à la mairie de Francfort, puis au Parlement européen où il siège désormais en tant que grande figure historique, il serre la pince à Sarkozy, conservant ses piques spirituelles et sa grossièreté pour les seuls fascistes. La définition qu’il a donnée de lui-même «libéral-libertaire » lui convient bien. Tout contester mais ne pas se priver. Telle est la devise de la Révolution, telle est la devise des embourgeoisés. Dans le même style on pourra le comparer au révolutionnaire de Neuilly, j'ai nommé Besancenot, mais ce dernier n’a pas encore eu le bonheur de s’illustrer dans une Révolution de grande envergure. On attend donc ce moment entre tous désirable, en lisant son ouvrage Che Guevara : une braise qui brûle encore, qui est un peu l’autobiographie de sa vie antérieure. La crise mondiale et le N.P.A. lui donneront-ils cette occasion rêvée de porter les armes, le béret et le cigare de son idole ?

le moment historique de réconciliation entre l'oppression et la liberté


Mikhaïl Khodorkovski


Enfin, pour ceux qui auraient encore des doutes sur la compatibilité entre conviction révolutionnaire et richesse colossale, on évoquera le cas du fameux oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, dont l’emprisonnement a suscité l’indignation des classes médiatiques françaises. Arrêté en 2004 et emprisonné depuis par de crasseux anti-américains, il se faisait remarquer, étant jeune, par son grand activisme dans les Jeunesses communistes (Komsomol). Membre du parti, il a tout de même réussi à bâtir une fortune personnelle estimée à 15 milliards de dollars, en dirigeant le groupe Ioukos (pétrole) par la suite. Certains humanistes s’étonnent de ses scabreuses conditions de détention, conditions scandaleuses au vu de sa grande richesse et de son appartenance à la mafia (ou de son communisme? - la question est posée).

25/01/2009

Histoires de snobs' ... "Et quand je serai mort, j'veux un suaire de chez Dior!"



Snobisme: « vanité de ceux qui affectent les opinions, les manières d’être et de sentir qui ont cours dans certains milieux tenus pour distingués » (selon le Dictionnaire de l’Académie française)

Le snobisme semble être universel et plonger ses racines dans la nuit des temps. C’est la chose du monde la mieux partagée. Voilà le premier constat de Frédéric Rouvillois dans son ouvrage remarquable sur les snobs. Le snobisme est aussi la chose la plus absurde. Qui a dit que l’homme était logique ? De même que tous les grands bourgeois au siècle de Louis XIV ont voulu ajouter une particule à leur nom, toutes les femmes branchées du XXIe siècle démocratique veulent le it bag qui les rendra supérieures aux autres, nonobstant l'égalité et la fraternité. Le drame du snob contemporain? Constater qu’un-moins-que-rien peut également aspirer à avoir ce qu’il possède, lui... Exactement, note F. Rouvillois, comme le traumatisme subi par la fashionista de la série américaine Sex & the City, lorsqu'elle voit le même sac que le sien porté par une nobody, alors qu’elle-même a dû patienter deux ans pour se payer ce sac...



Une des héroïnes de Sex and the City


Frédéric Rouvillois précise qu’il y a des périodes creuses et des périodes fastes pour le snobisme, que cela dépend des "circonstances historiques". Pour schématiser, sauf exceptions : il ne peut y avoir de snobisme dans l’Ancien Régime (ordre social établi et prédéfini), ni dans le totalitarisme communiste. Là où chacun accepte sa position sociale, le « snobisme ne peut qu’avoir une place dérisoire». On s’en doute, l’âge d’or du snobisme, c’est la démocratie. Le sentiment d’envie, permis par les régimes démocratiques selon Tocqueville, voit le snobisme pousser comme une fleur sauvage ! Certes, il y eut bien des snobismes dans le monde soviétique... Certes, le snobisme exista en France bien avant la Révolution ! Molière a très bien vu cela dans Le Bourgeois gentilhomme, dévoilant le snobisme mondain, et dans les Précieuses ridicules, fustigeant le snobisme intellectuel. Et, pour tout dire, le snobisme a véritablement fleuri au XVIIIe siècle, au siècle de notre Voltaire (inter-) national, notamment avec le phénomène de l'anglomanie.


Molière, codificateur du snobisme


Une rupture intervient au XIXe siècle avec le romancier anglais W.M. Thackeray, qui popularise les mots snob et snobisme. Il « donne ainsi à cette attitude, écrit F. Rouvillois, en même temps qu’un nom de baptême, une consistance et une ampleur inédites, qui dès lors ne se démentiront plus ». Le mot de snobisme s’impose en France à la fin du XIXe siècle, avec le sens de « fat, ridicule, vaniteux » (1867). Sens tellement péjoratif que va se développer, en parallèle, un virulent antisnobisme autour de 1900 (et l'antisnobisme est tout de même un snobisme puisqu'il prétend appartenir à une élite supérieure à celle du snob). Fin XIXe siècle, le mot de « snobisme » recouvre deux sens : le snobisme mondain d’une part, qui consiste à se rapprocher de la haute société (en usurpant un nom, par ex.), et un snobisme intellectuel d’autre part qui, lui, touche davantage à la mode, aux avant-gardes, au bon ton... Ces deux snobismes restent soudés jusqu’au milieu du XXe siècle. Certes, le lien est étroit alors entre «mode» et «mondanité», puisque c’est bien le grand monde (princesses, reines) qui lance la mode. La rupture s’opère après la Seconde Guerre mondiale. C’est le snobisme de la mode (ou snobisme 'intellectuel') qui devient dominant, même si, jusqu'à nos jours, des sites internet proposent des titres de chevalerie et de noblesse onéreux et charmants, comme, par exemple : «prince et seigneur des Ecrehous » (Ebay, 2004...Voir le site Fondation des chevaliers de Rondmons pour plus d’infos).


Chevaliers de Rondmons


Il est intéressant de constater à quel point le snobisme, sous toutes ses formes, est synonyme de rejet du bon sens. Au XVIIIe et jusqu’à nos jours, le snob est cosmopolite et juge tout ce qui est français, ridicule. Il est franc-maçon au XVIIIe parce que cela transgresse les ordres du pape, de la police et de son milieu, s'il a l'heur d'être noble. Le snob est catholique à la fin du XIXe siècle parce que sans cour ni roi, le seul moyen d’entrer dans le grand monde désormais consiste à se conformer aux goûts de la noblesse, revenue de ses erreurs de jeunesse. Le snob aime la voiture, le ski et le tennis au début du XXe siècle. Il y renonce dès lors que cela devient populaire. Le snob n’a jamais aimé le foot. Le snob aime Jeff Koons (entre autres fumisteries de même acabit) parce que c'est régressif, kitsch, et que ça détruit la notion de bon goût (notion «bourgeoise»). Et surtout, surtout, en dépit du bon sens, parce que ça n'a pas de prix... Le snob aime le cinéma situationniste de Guy Debord parce que les dialogues ne veulent rien dire, et qu’il peut ainsi prétendre avoir assisté à la fin du cinéma. Le snob prétend ne JAMAIS aller voir de superproduction hollywoodienne, et, quand il ne s'y rend pas en cachette, c'est, dit-il, par un "subit accès de curiosité anthropologique". Le snob aprécie la partition avant-gardiste, "4’33" de John Cage, parce qu’il n’y eut pas une seule note jouée de toute la performance : voilà, le snob sait ce qu'est un acte révolutionnaire en art.

Pour être méchants, on pourra dire que le snob affecte d'aimer ce qu'il n'aime pas lui-même : il se fie en cela à ceux qui pensent pour lui, aux êtres supérieurs à qui il rêve de ressembler (c'est un peu comme un syndrôme de Stockholm, ou un envoûtement).



"Lobster" de Jeff Koons à Versailles...
Si on vous dit que c'est bon, le homard en plastique!


Dernière forme de snobisme, un peu particulière... le snobisme politique. On a coutume de dire que le noble ne peut guère être snob, étant donné qu’il appartient déjà à l’élite (jusqu’au XIXe en tout cas). Le seul snobisme que le noble est susceptible de connaître, c’est l’originalité. Mais entendons-nous : lorsque l’on parle de noblesse, on ne parle pas de la noblesse hidalgo, de la piétaille trop pouilleuse pour se distinguer de la masse petite-bourgeoise. Quand on parle de snobisme noble on parle de la haute noblesse, de préférence parisienne. Et quel peut bien être ce snobisme, hormis le cosmopolitisme? « Dans la haute aristocratie comme dans la grande bourgeoisie, le snobisme politique est dans la plupart des cas "de gauche"». Et cela est bien naturel, puisqu’un noble au naturel est enclin à protéger les intérêts de sa « caste », et à se placer du côté droit de l’échiquier politique : en cela, aucun snobisme, mais pure nature ("déterminisme!", dira le le communiste). Or, cela est bien connu, le snob, esthète redoutable, lutte contre la nature. Donc, cent après le généreux sacrifice de leurs privilèges la nuit du 4 août 1789, les grands aristos remettent ça en 1890-1900, la mode anarchiste étant à son comble : «c’est bon pour les petits bourgeois de s’occuper de Dieu, de patrie, de société», déclament les snobs. L’adhésion à l’extrême-gauche constitue le critère même du chic dans les lieux les plus huppés. Avant Luchino Visconti, grand aristocrate communiste, on a eu un spécimen français, certes bien moins doué. La personnalité d’Elisabeth de Gramont, duchesse de Clermont-Tonnerre (1875-1954) allait "coiffée d’un bibi de Prisunic," pour les «journées populaires», défiler aux côtés de ceux qui criaient: "les soviets partout!"».

Elisabeth de Gramont, duchesse communiste.



Cette grande dame alla jusqu’à faire le voyage en U.R.S.S. Sortant du musée de la Révolution à Léningrad, elle déclarait ne voir dans le tsar déchu qu’un monstre dégénéré, «niais et peureux». Elle écrit que «le régime tsariste et la classe privilégiée ont bien mérité ce qui leur advint». Si l’on parle de snobisme pour cette duchesse, c’est parce que ses convictions, à l’encontre de son milieu, ne l’ont jamais poussée à vivre en cohérence avec ses idées, c’est-à-dire à jeter titres, armes, fortune aux orties. Non. Tout en fustigeant les nobles massacrés, elle continuait elle-même à se comporter, à vivre en privilégiée.* Les êtres supérieurs ne connaissent pas les lois, ils ignorent la notion même de bon sens, voire de décence. Et le snobisme consiste précisément en cela, traçant une filiation avec le phénomène bobo, lequel milite en racaille gauchiste et ne jure que par Résonances, Prada et Max Havelaar. Cela est furieusement esthétique, comme un équilibriste qui marcherait sur un fil entre deux tours : sur le point de se casser la figure, il n’en continue pas moins de porter beau et rit de joie. Mais il rit jaune, car si le noble transgressait des devoirs et des valeurs qu’on lui avait transmis, le bobo n'est pas éduqué, n'a pas de valeurs et transgresse par devoir. Comme tout snob, il est conformiste.

Dernière remarque, alarmante : le Français a traditionnellement honte d'être snob, ou d'être considéré comme tel (contrairement au snob italien, par exemple). Or, de nos jours, remarque F. Rouvillois, le snobisme est érigé en idéal à atteindre, et plus personne ne craint l'anathème de snob. Pourquoi ne serait-on pas tous des snobs?... Expliquons-nous: dans une société de consommation (permettant à tous de vivre sur un train d'enfer grâce au crédit), ajoutée à l'extinction des valeurs morales (absence irréversible de toute transcendance, de hiérarchie), chacun peut prétendre être supérieur à son voisin, nonobstant les critères de "classes"ou d'argent, et jetant au feu les dernières 'aristocraties' naturelles que sont la jeunesse et la beauté (puisque la beauté désormais est dite affaire purement subjective et que la jeunesse nous dit-on, est dans la tête et le botox). C'est le paradoxe de notre société actuelle: être snob, oui, mais à quel prix? ... Snobisme de "masse" ? (mais c'est une contradiction dans les termes! - oui c'est une contradiction, mais le snobisme ne craint aucune contradiction, comme cette duchesse de Clermont-Tonnerre!). Ou snobisme qui, par définition, s'extirpe de la masse et va vers une absurdité toujours plus monstrueuse que celle de la masse? ...



Les résolutions éthiques du bobo

Source: Trucs de bobo


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note

* On apprend aussi dans cette fabuleuse Histoire du snobisme, qu'Elisabeth de Gramont était devenue adepte du communisme pour contrer son époux, qu'elle exécrait par dessus tout. Par décence pour les éventuels lecteurs communistes (idéalistes), j'ai préféré réserver cette révélation de choc pour ce bas de page.

18/10/2007

Attention chien méchant

"Je ne suis qu'un chien de Français"!

On compte ses ancêtres dès lors qu'on ne compte plus, disait le Cardinal de Retz. En effet, les gens passant leur vie à parler de leurs ancêtres montrent leur “néant” actuel : mais les nostalgiques d'un joli titre ne sont pas les seuls dans leur genre. Hegel et Marx, grandes figures hélas roturières, se sont cherché de dignes précurseurs dans les anabaptistes de Munster (à juste titre)... Il n'est pas jusqu'aux bobos ou ceux désirant “en être” qui ne se réclament d'ancêtres aux consonances éclairées, afin de redorer un blason égratigné. Ainsi Laurent Joffrin, dans un ouvrage d'une lucidité inconsciente, Histoire de la gauche caviar, entend réhabiliter cette gauche éternelle, dont il fait remonter la lignée à Voltaire et ses petits Necker, Hélvétius, d'Holbach, Condorcet, etc.

Laurent Joffrin suit une logique admirable dans son apologie de la gauche caviar. Prendre la défense de cette "classe" en appuyant la thèse que ses représentants ont eu le mérite de faire avancer la cause des progressistes, malgré un apparent écart à leurs origines, voilà qui est révélateur. Ainsi Voltaire était bien à gauche. Là où Joffrin feint de rien connaître de l'histoire, c'est lorsqu'il parle de la traîtrise à la gauche dont sont injustement suspectés les "bobos", descendants des "Voltaire et Cie". Une question plus importante doit se poser : à partir de quand, vivant dans le luxe avec les mœurs les plus dépravées, la bave de la tolérance à la bouche, à partir de quand finit-on par trahir sa cause originelle qui serait la pauvreté, attribut christique de la gauche éternelle? A partir de quand trahit-on la gôche, quand c'est de ce luxe oisif que naît la tôlé-rance?

Nous allons donc suivre l'exemple donné par Joffrin: établir les liens qui existent entre les bobos et Voltaire, à l'aide de ce précieux manuel qu'est, non pas l'Histoire de la gauche caviar de Joffrin visant à excuser Lang de ne pas organiser les Restos du cœur chez lui, mais le Voltaire méconnu, de Xavier Martin (Paris, DMM, 2006). C'est dans son livre, somme d'érudition, que j'ai pris les citations qui suivent. Mais, tout d'abord, un petit portrait du grand homme Arouet, alias de Voltaire, s'il ne vous déplaît pas de le lire.



Billets de 10 Francs (1971) à l'effigie de Voltaire


Voltaire se veut avant tout un homme de l'élite. Multimillionnaire, haïssant la canaille, c'est-à-dire les indigents (pour lesquels il concède que l'Infâme serve de frein social), ayant toute sa vie eu honte d'être auteur, rêvant de la mort du seigneur Frédéric II dont il eût aimé prendre la place, il était aristocrate en ce qu'il pensait que la majeure partie de l'humanité ne pensait pas... "Le peuple est entre l'homme et la bête", disait-il. Partisan d'un pouvoir absolu, il jugeait la monarchie française trop brimée par le puissant contre-pouvoir de l'Église. Voltaire, comme le disent ses apologistes, se voulait de "l'internationale du gentilhomme": sans patrie, vendant ses éloges au plus offrant (Catherine, Frédéric II), crachant sur ses domestiques, calomniant les gens de lettres qu'il jalousait quand il ne pouvait les réfuter ni les faire enfermer, faisant importer chez lui des reliques de Saint François pour parer à toute critique ecclésiastique... Et l'on colle Voltaire au collège, au lycée, dans les rues, comme l'emblème de tout-ce-qu'il-faudra-tolérer. Or, un Voltaire intolérant jaillit du livre de X. Martin. Il regrettait lui-même de manquer de dents pour dévorer ses adversaires. Il ne pouvait entendre parler de religion ou d'ennemis (Juifs, moines , jésuites, libellistes, Rousseau) sans pousser des hauts cris et piquer des crises de nerfs. Il fit enfermer presque tous ses adversaires (dont des protestants comme La Beaumelle), à force de lettres de cachet et de pressions par relations interposées. Il fut jugé cliniquement comme un “enfant” par son docteur Tronchin et nombre de ses amis philosophiques. Bref, pour résumer, c'était un violent enfant né avec le talent d'écrire.

Xavier Martin, en dressant ce portrait de Voltaire, s'est livré à un exercice dangereux. Voltaire: c'est le prétexte de la Révolution française, la légitimité stylistique de la tolérance. Mais il n'y a là rien de bien grave, objecterons-nous: nous avons appris à dissocier l'auteur de l'œuvre, et comme l'a si bien dit Proust, le moi littéraire n'est pas le moi social. Une œuvre peut fort bien être distinguée de son infâme auteur, voyez le cas de Céline. On parle de beauté esthétique (lire Bossuet pour son style, c'est smart). En revanche, en France, on ne peut pas se permettre de dire que la tolérance a été prêchée par un être intolérant. Cela consiste à éliminer les fondements de toute morale laïque. Bien sûr, il n'y a officiellement aucun rapport entre la haine de Voltaire pour la catégorie des “gueux” et des “valets”, et son refus que le peuple apprenne à lire. Bien sûr, il n'y a aucun rapport entre son profond sentiment de haine envers lui-même, et la haine qu'il voue à la nature humaine. Alors, concédons à la mode et refusons-nous à porter un jugement sur l'homme. Mais ne nous refusons pas le plaisir revendiqué par Joffrin lui-même à reconnaître en l'apôtre de la tolérance un digne ancêtre des bobos, tellement doué que ses dons restent, de génération en génération, le modèle du futur. Et ce pour le plus grand malheur des demeurés bien-pensants que nous sommes et qui refusent de payer le “tribut” au fanatisme voltairien.


Voltaire nu, par Pigalle


“Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité”, voilà ce qui rassemblait les philosophes, écrit Sénac de Meilhan (écrivain de la fin du XVIIIe siècle).

Intéressons-nous d'abord à l'ancêtre de l'amour inconditionnel de l'Europe . Pourquoi, avant de le haïr, Voltaire aima-il tant Frédéric II, et pourquoi aima-t-il passionnément l'Angleterre? N'était-ce pas parce qu'il détestait la France ? (comme Alain Minc!). Rousseau pensait sans doute à Voltaire, lorsqu'il écrivait :«Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins» (Émile). Voltaire précise bien que le “gros de la nation [qui] est ridicule et détestable” ne mérite pas que l'on s'y intéresse. A un jeune noble Anglais de passage à Ferney, il dit ceci : “Vous serez un jour un Malbourough; pour moi, je ne suis qu'un chien de Français”. Cet homme sans frontières portait son coeur en bandouillère pour un monde de têtes couronnées, lesquelles lui faisaient oublier les Français, désignés par lui comme la “chiasse du genre humain”... Si l'Europe ne valait pas bien mieux, au moins pouvait-on y colporter son "génie français". Voltaire, valet des rois et diffuseur de la gauche tolérante, c'est Stéphane Bern officiant sur Canal, avec la perruque en +.

Mais la tolérance est le mot magique de tous les sectateurs de Voltaire, d'hier et d'aujourd'hui. Afin de faire triompher des fins si belles, il était nécessaire d'utiliser des moyens un peu moins nobles. Trois mois avant la mort de Voltaire, un journaliste écrira, à propos de "tolérance":
“Les philosophes n'ont jamais été si puissants, l'Académie si puissante [...]. les censeurs ont ordre de laisser passer dans aucun ouvrage, rien qui puisse porter seulement atteinte à la gloire de Voltaire” (Fréron, 24 février 1778).

Déjà, l'Académie française sanctifiait les êtres putrides! Déjà, les pseudo-persécutés emmerdaient le monde! Comment ne pas être tenté de tracer un lien entre la gloire d'un Voltaire intouchable de son vivant, et l'interdiction actuelle qui consiste à mal parler de lui (à l'école, à l'université), et tout cela au nom de la tolérance, que Voltaire nommait "sainte Toleranski"? De son vivant, les êtres qui avaient l'heur de déplaire au triste Arouet, alias de Voltaire, s'en allaient croupir à Bicêtre (pour les plus riches, c'était la Bastille). Son réseau social lui permettait ces fariboles, mais quel moyen, avaient ses victimes de se défendre? ... Pauvre Jean-Jacques, va.


Hugo au centenaire de Voltaire. Bon royaliste, il l'avait d'abord haï, mais une fois converti à la haine des catholiques, il l'adora.


Laïcisme. Écrasons l'infâme, vous le savez, était le mot d'ordre signant les lettres de M. de Voltaire. Pour contourner la censure sanguinaire, il abrégeait joliment avec ces mots: "écr.l'inf". On dit souvent, pour excuser Voltaire, que l'Infâme désigne la superstition, le fanatisme. "L'infâme" désigne plus exactement l'Église catholique. Il parle toujours, dans ses lettres, d'écraser les moines... Comment se retenir de faire le rapprochement avec le fait que les révolutionnaires se réclameront de cette tolérance pour massacrer des religieux quelques décennies plus tard? Voltaire écrit encore des premiers chrétiens qu'ils avaient bien mérité leur martyr, parce qu'ils étaient “séditieux” et "non-conformistes". En conséquence, une certaine notion de “conformisme” devait exister dans sa tête. Ce conformisme, c'était le snobisme qui déjà sévissait chez les élites mondaines: la haine viscérale de tout "préjugé" (religieux, moral, social), le préjugé désignant à l'évidence la vieille France moisie. Laissons un contemporain de Voltaire détailler ce travers:

“Quand tout le monde était dans l'aveuglement, constate l'Anglais Horace Walpole, il fallait peut-être faire un effort pour se mettre au-dessus des préjugés. Mais quel mérite a n'en point avoir quand c'est ridicule que d'en avoir?” (1770).

Le ridicule avait le pouvoir de tuer socialement, aussi fallait-il en profiter avant que les têtes ne tombent littéralement. Mais de quelle nature exacte était ce conformisme cher à Voltaire? Osons le dire, il était terriblement moderne: Frédéric II se vantait auprès de lui, en 1775:

“Pour moi en fidèle disciple du patriarche de Ferney [Voltaire], je suis à présent en négociation avec mille familles mahométanes auxquelles je procure des établissements et des mosquées dans la Prusse occidentale. Nous aurons des ablutions légales, et nous entendrons chanter Hilli Halla sans nous scandaliser; c'était la seule secte qui manquât dans ce pays” [Frédéric II était protestant].


Xavier Martin fait le lien entre cette vantardise et le précepte de Diderot qui, en bon élève de son maître Voltaire, répétait que le seul moyen de neutraliser les religions, consistait à "les tolérer toutes sans aucune exception, et de les décrier les unes par les autres en les rapprochant les unes des autres”. Œcuménisme, quand tu nous tiens ... Ainsi donc, la tolérance, dont on fait si grand cas, est l'autre face du mépris universel à l'égard de la religion. Mépris et tolérance sont inséparables, précise X. Martin. Il ne s'agit pas de bienveillance, il ne s'agit pas de bienfaisance, mais de tolérance. Le laïcisme, s'il est toujours aussi énergique, ne daignerait plus parler comme Diderot de nos jours. Ce serait se trahir trop vite... Non ! il vaut mieux revêtir des slogans d'œcuménisme, de dialogue, dont les sonorités sont bien plus inoffensives, plus bobo, à l'oreille.


Mais le plat de résistance que nous a préparé Xavier Martin, c'est du très, très bon hachis parmentier. Voilà quelque chose que l'on devrait songer à renflouer des oubliettes de l'histoire voltairienne! C'est beaucoup plus drôle que la bombe atomique, et surtout bien plus gastronomique. Je confesse mon ignorance, j'ignorais que Voltaire s'était pris pour Léonard de Vinci. Ce fripon édenté eut la géniale idée d'une machine pour s'en servir contre Frédéric II, au commencement de la Guerre de Sept ans. Subitement, il se révèla francophile... Son idée de hache-viande mécanique (sorte de trébuchet qui, au lieu de lancer des pierres, hache les hommes) fut proposée à Richelieu comme garantie de la victoire sur les adversaires: mais Voltaire, qui n'était pas vraiment un "manuel" ni un véritable génie, demanda de l'aide : “il faudrait un homme absolu, qui ne craignît point les ridicules, qui fût un peu machiniste”, écrivit-il, et qui “aimât l'histoire ancienne” (son idée lui venait de ses lectures érudites, prise chez les assyriens). Cela ne marcha pas, on dirait aujourd'hui que son grand-oeuvre fit un flop, car il ne fut pas pris au sérieux. L'humaniste essaya à nouveau de proposer son char à la tsarine Catherine II dans sa guerre contre les Turcs, mais elle n'en voulut pas. On se demande bien pourquoi. Il faudrait un jour se pencher sur les raisons de cette intolérance infâme.

Cet homme au génie discutable n'en finit pas de faire rire. Mais il faudrait qu'il ne provoque que le rire. La pitié, il n'en eût voulu pour rien au monde. Mais ne soyons ni si sévères ni si intransigeants. Voltaire, c'est la France laïque et spirituelle, charriant derrière lui tout ce siècle de haine. Ce XVIII siècle, qui s'appelle aussi le siècle de Voltaire, n'en finit pas de répandre ses fruits avariés sur notre pauvre France ! Et il faut lire Xavier Martin. Si vous voulez vous divertir et hoqueter d'indignation à chaque page, si vous voulez vraiment connaitre les motifs des actions et écrits "humanistes" du grand homme, alors procurez-vous donc ce livre époustouflant!



14/09/2007

De quel bord est la mode?

Classe et mode à la fois, une star du bobo-chic, une des jumelles Olsen


A tous ceux qui s'interrogent sur la mode, à sa laideur toujours plus ostensible, je me propose de donner une explication banale, mais éprouvée. La mode est dangereuse. Illustrons cette thèse par le portrait d'une lectrice anonyme du magazine Elle, c'est-à-dire le produit (virtuel ou réel) de la lecture de ce genre de magazines. Il s'agit d'un portrait fictif d'une personnalité virtuelle mais dont l'idéologie est réelle. Je m'engage donc, à peindre par petites gouttes sa beauté intérieure rebelle, puis extérieure, telle une chrysalide devenue papillon de nuit.


Je ne m'attarderai pas à brosser son portrait physique : savoir qu'elle pense ressembler à Charlotte Gainsbourg mâtinée de son père en plus propre, c'est assez. Portrait moral? Elle vient de s'acheter la dernière chaussette Vuitton, et des ballerines Marc Jacobs. Elle a aussi succombé au sac Charlotte de Darel, sac au nom de Charlotte Gainsbourg, si belle, si nature. Bien sûr, elle lit la Bible Elle (Dieu est une femme, c'est prouvé dans Dogma). Elle vélibe à présent dans les rues de Paris, attachant son sac de luxe à son guidon, et non pas sur son panier, parce qu'elle n'est pas de l'"amicale des cathos de la Baule", faut pas pousser non plus! Vous avez compris, Elle et elle roulent à gôche. "L'avis top tendance c'est de voir dans le Vélib' l'avenir de la gauche", écrivent les intellectuelles de Elle.

L'amie de Bertrand Delanoë pédale avec son Vélib' sans qu'on sache jamais où elle va . Aujourd'hui, elle accepte de nous livrer son secret: elle se rend à une petite librairie dans le Marais; afin d'acheter le dernier opus d'Olivier Adam, A l'abri de rien. C'est un roman engagé: "ça ne se voit pas tout de suite que c'est un roman engagé. Son style neutre, pudique aux allures de documentaire, en fait un chef-d'œuvre absolu", lui dit le libraire... Pas besoin de vérifier si c'est bien écrit, ils en ont parlé sur Canal, bref que du bonheur subversif à lire pendant que son copain sera au match de rugby.



Vous voyez que cette même star en plus d'être belle et chic, est engagée. C'est écrit derrière elle, au cas où elle l'aurait oublié


A la question niaise qu'on lui pose parfois, " Comment que ça se fait que t'es à gôche, toi qui es si bien sapée?", elle répond avec conviction et modestie qu'un événement sans précédent a changé la face de la France et des françaises. Ségo a modifié la face des institutions en permettant à toutes les femmes, mêmes celles de la Cellule du Parti, de s'identifier à elle par la voie du "vêtement à la mode". Ainsi, les fashionistas contribueront, modestes militantes, à renverser la tendance à babord toute. Et les femmes élégantes ne seront plus des "salopes" ("salaud" étant employé par feu J.-P. Sartre pour désigner toute personne de droite). L'inversion des valeurs participant du progressisme infini évolue en ce sens; les billets doivent changer de banque, donc de bord.


Adulée des bobos fashion en herbe, l'actrice K. Dunst déteste Bush et pense que la vie serait meilleure si tout le monde fumait du shit



Etre bobo-chic découle du fait d'être riche (c'est un signe extérieur de richesse donc aussi, un snobisme).
Se faire faire son suaire chez Dior, ainsi que Boris Vian le préconisait, quelle classe tout de même ! C'est la marque d'une ultime et ô combien courageuse dérision face à la mort et inversement, c'est l'indice d'un matérialisme éblouissant et conquérant. Une personne pauvre ne porte pas de veste griffée ni des paires de chaussettes à 150 euros la paire. Etre bobo-chic avec inventivité consiste à piocher parmi les genres des loosers faussement pauvres, le look du rocker drogué par exemple. C'est piocher également dans tous les styles pour se donner un genre éclectique, rattaché à aucun milieu social en soi déterminant donc contraignant. Une veste blanche made in Ibiza, un slim moulant de chez Gap, babies à talon aiguilles vintage, bonnet péruvien Yves-Saint Laurent, marcel Petit Bateau et pochette Vuitton, composent la garde-robe de la bobo modèle. Cela donne l'allure faussement pauvre par sa laideur provocatrice, mais classe par la cherté de ses pièces. Rouler écolo et manger bio, c'est nature mais ça coûte cher. Quand c'est faux c'est plus beau ! Mais elle n'est pas bête, la guêpe, elle refuse d'être nivelée par le bas.

La lectrice de Elle aime à se rappeler cette anecdote d'Ophélie Winter, arrivant en dodoche à une soirée R'n'b, devant des racailles déconfites et marries, car celles-ci s'attendaient à la voir débarquer dans une
rutilante BMW. Shame on you ! La lectrice de Elle ne fera jamais cette erreur! L'arme fatale, n'est-ce pas la classe, concept plus féminin et prosélyte que le chant de l'Internationale ou la tonsure à zéro. La classe c'est plus en rapport avec le Sentiment à l'honneur par la féminité retrouvée des élites. Le tip'top' est de montrer qu'on est à gauche avec ses sapes. mais l'est-on vraiment? Tout le mystère, toute l'aura de la bobo-attitude est là. Quel bonheur si toutes les électrices pouvaient ressembler à leur élue ou à leur bobo star favorite, elles gagneraient en pouvoir d'achat, en émotion! Le Sentiment oscille sans cesse ni heurt entre la mode extensive et les valeurs morales intersidérales de José Bové. La mode avance comme le progrès: plus c'est laid, plus c'est à gauche. La subversion visuelle propre à cette mode se double d'une conviction sans précédent : être engagé, c'est possible, en portant des vêtements ignobles et chers. Pis: être engagé est devenu tellement à la mode que c'est devenu obligatoire.

Nous terminerons notre portrait de la liseuse de Elle par les paroles d'une chanson, à propos d'une altermondialiste bobo, signée par le génial, et regretté Philippe Muray.



Tombeau pour une touriste innocente
P. Muray, in "Minimum Respect"

Philippe Muray, auteur peu engagé

Rien n'est jamais plus beau qu'une touriste blonde
Qu'interviouwent des télés niponnes ou bavaroises
Juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe
Sous la hache d'un pirate aux manières très courtoises.

Elle était bête et triste et crédule et confiante
Elle n'avait du monde qu'une vision rassurante
Elle se figurait que dans toutes les régions
Règne le sacro-saint principe de précaution

[...]

Elle avait découvert le marketing éthique
La joie de proposer des cadeaux atypiques
Fabriqués dans les règles de l'art humanitaire
Et selon les valeurs les plus égalitaires

[...]

Sans vouloire devenir une vraie théoricienne
Ellse savait maintenant qu'on peut acheter plus juste
Et que l'on doit avoir une approche citoyenne
De tout ce qui se vend et surtout se déguste

[...]

Dans le métro souvent elle lisait Coelho
Ou bien encore Pennac et puis Christine Angot
Elle les trouvait violents étranges et dérangeants
Brutalement provoquants simplement émouvants

[...]

Elle se voyait déjà mère d'élèves impliqués
Dans tous les coollectifs éducatifs possibles
Et harcelant les maîtres les plus irréductibles
Conservateurs pourris salement encroûtés

[...]

Elle disait qu'il fallait réinventer la vie
Que c'était le devoir du siècle commençant
Après toutes ces horreurs du siècle finissant
Là-dedans elle s'était déjà bien investie

[...]

Faute de posséder quelque part un lopin
Elle s'était sur le Web fait son cybergarden
Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen
Elle était cyberconne et elle votait Jospin

[...]

L'agence Operator de l'avenue du Maine
Proposait des circuits vraiment époustouflants
Elle en avait relevé près d'une quarantaine
Qui lui apparaissaient plus que galvanisants

[...]

Elle est morte un matin sur l'île de Tralâlâ
Des mains d'un isIamiste anciennement franciscain
Prétendu insurgé et supposé mutin
Qui la viola deux fois puis la décapita

C'était une touriste qui se voulait rebelle
Lui était terroriste et se rêvait touriste
Et tous les deux étaient des altermondialistes
Leurs différences mêmes n'étaient que virtuelles

07/09/2006

Du Savoir vivre


Sur : Nadine de R., Le Bonheur de séduire, l’Art de réussir. Savoir vivre aujourd’hui
 
Nadine de R., dont la plume mutine suscite l'admiration de ses contemporains, a beaucoup écrit. Rien n’est plus distingué que son manuel de savoir-vivre. J’aimerais montrer tout le caractère littéraire et subversif de cet ouvrage qui n’en finit pas, comme Werther, de faire des ravages.
Les bonnes manières inculquent la politesse, laquelle, selon les éminents moralistes, reflète ce qu’on devrait être, à défaut de l’être. L’exemple entraînant l’imitation, rien de tel que l’admiration des mœurs de ceux qui vous sont supérieurs . Viles mais entourées de promesses, ces manières exquises miroitent ce qu’on ne saurait faire sans la caution de l’or. Ce que l’on doit être? Un snob ou une tartufette innovant par le refus de faire ses salauderies en cachette. 
La baronne est honnête. Elle prévient dès le début que son ouvrage s’adresse aux effrontées désireuses d’épouser des barbons enrichis. En plus d’être une recette de savoir-vivre, ce livre est un essai autobiographique, indiquant les ingrédients de l’auteur qui a « réussi » (jeune actrice quasi-inconnue, elle a rencontré son richissime mari au coin d'une rue. Mais depuis elle s'est bien rangée, elle sait se plier à toute situation, même incongrue, et reçoit même des stars à dîner...).
Pour savoir vivre avec soi-même, il faut d’abord vivre avec ses vêtements. C'est important. Mais comme la mode change insensiblement, et que notre temps n'est plus celui d'il y a plus de vingt ans, passons sur ce point et pardonnons à la Baronne de n'avoir pas eu la prescience de la mode des années 2000 (mais c'est sans doute par modestie, parce qu'elle ignorait que son livre survivrait au temps et deviendrait un chef-d'œuvre!)
Ensuite, elle évoque le fait de savoir vivre avec sa famille ; arrêtons-nous aux questions relatives à l’éducation. Il y a des réflexions dignes de figurer dans un recueil de maximes posthumes, comme celle-ci :
« Si la culture est ce qui reste quand on a tout oublié, l’éducation est ce qui demeure quand on a tout perdu ».

Attendant avec impatience un développement de cet aphorisme je tombe sur la page suivante, émaillée de considérations sur le bain et le brossage de dents :
« c’est une discipline [l’hygiène] quasi militaire, un enfant à qui on a appris à être propre des pieds à la tête le sera toute sa vie ».

Soit, mais je ne vois pas en quoi ça aidera l'enfant à réussir. Les gauchistes puent des cheveux, ça ne les empêche pas de faire carrière.
Elle précise qu’il faut savoir faire preuve de sévérité, donner des raclées, rappelle aussi que le laxisme entraîne de sombres conséquences et préconise la fessée (mais pense-t-elle aux conséquences que cela pourrait avoir ? N’a-t-elle pas lu les Confessions de Rousseau?) Toujours à propos d’éducation, le petit enfant sera démocratique : en ce qui concerne la question de l’argent de poche, la maman dévouée règle le salaire à donner d’après ce que reçoivent les autres petits camarades. Suivant ce qu’ils ont eux, petit troll en aura tant, c'est-à-dire : pareil. Survolant les conseils sur l’adolescence, nous arrivons à « l’art d’être grand-mère ». N. de R. donne, en plus des indications émouvantes sur ce que doit être une grand-mère, le portrait en creux d’une mère telle qu’elle la conçoit :
« Pourquoi gardons-nous tous de nos grands-mères un souvenir ému, un souvenir exquis? Parce que, à la différence des jeunes mamans, elles ne connaissent plus l’impatience ni la hâte. Elles ne se lassent jamais de répéter la même histoire […] Une vraie mamie ignore la punition, elle ne connaît que la récompense ».

Voyez la beauté du style, l'élégance des tournures.
Pour comprendre à quel point ce manuel a des prétentions littéraires, voyez le chapitre de la dame sur un sujet si tabou qu’on ne saurait que l’écrire:
« Aucun livre n’a osé aborder le sujet de l’infidélité. Raison de plus pour le faire. A qui ferait-on croire qu’il n’y a que des maris qui soient infidèles ? ».

L'auteur décide d'illustrer les conduites à tenir à l’aide d’une anecdote pleine de mordant. Une femme mariée avait voulu conserver les lettres de son (ex) amant. Où les cacher ? Dieu merci, son mari était banquier ! Ce dernier, cocu modèle, enfouit docilement la liasse dans un coffre et « continue, sans le savoir, à veiller jalousement sur elles ». Moralité : épousez un banquier ! Moralité de N. de R., sans rapport d’ailleurs, avec l’anecdote : « Une femme mariée ne devrait jamais prendre un amant par esprit de revanche ». Juste après, en lot de consolation, on apprend à « savoir vivre une rupture », avec un modèle de lettre (Attention ! vous êtes invités à recopier la lettre, puisqu’elle a été jugée digne d’être recopiée sur trois pages). Je cite:
« La fougue de ton désir, envolé aussitôt qu’assouvi, tes baisers le temps de l’accouplement, ont buriné, lentement le vide de ta tendresse.
« Je garde de toi des images en blanc et noir ; le blanc du désir, le noir de l’absence.
Blanc, noir, blanc-noir, dans notre kaléidoscope, ont vite tourné au gris.
Dites moi, monsieur, le gris est il la couleur de la vie ».
On comprend que sa vie à elle, à nous, doit être rose, et non pas grise, couleur de mort. Comble de l'insolence, la lettre est signée N. Elle est bel et bien finie, alors, l’époque où l'on apprenait aux jeunes filles à écrire comme la marquise de Sévigné. La marquise n'avait-elle pas eu raison de faire détruire ses lettres guillerettes et libertines? La Baronne de R. vous invite à plagier sa prose libertine! De l'audace, toujours de l'audace!
Dans la catégorie « savoir parler, téléphoner, écrire », et dans « l’art de la conversation », on peut lire tout ce qui se dit / se dit pas. Il ne faut pas dire « Tu vois ce que je veux dire ? ». Il faut savoir se taire et donner son oreille en pâture ; mieux vaut se taire et passer pour une carpe compatissante que déblatérer des bêtises. Pour « mettre fin à une conversation », rien de tel que l’exemple de la reine d’Angleterre qui retourne sa main « la paume en l’air » pour signifier son congé. Nadine ne nous dit pas, en revanche, si le fait de reproduire cette habitude est nocif ou non.
Dans le chapitre, « des usages et des bonnes manières », suite à la citation de H. Taine qui affirme qu’on ment tous au moins dix fois par jour, on arrive à l’obligation suivante : mentir. Ce chiasme, cette fleur de rhétorique que voici (citation plus bas) prouve, par sa tournure close en elle-même la validité de cette hypothèse:
« Mais à vrai dire, pourquoi ment on ? Parce que, à dire vrai, on fait mal aux autres et on se fait mal voir ».
La page sur l'art de mentir est tissée d’explications psychologiques brodant sur le pourquoi ontologique du mensonge (pour ne pas déplaire, vanité,  séduire, par paresse ou excès d’imagination : la casuistique du mondain). Moralité : comme l'on ment à ceux que l’on aime, il faut leur mentir puisque c’est la preuve qu’on les aime. Aimer est une vertu qui se fortifie par le mensonge. « Alors je vous souhaite d’être très heureux et d’avoir beaucoup, beaucoup de petits mensonges entre vous ».

Quel puissant alliage de mondanité et de leçons morales ! Nadine est le La Fontaine de la fin du XXe.