29/08/2008

Toutes les religions se valent-elles ? ... Gnose sous roche !


Les théosophes construisent un panthéon; mais c'est un panthéon pour panthéistes. Ils convoquent un Parlement des Religions en une assemblée de tous les peuples et ils ne réussissent qu'un rassemblement de tous les cuistres. Il y a deux mille ans, on avait déjà entrepris sur les rivages de la Méditerranée, l'édification d'un tel panthéon. Les chrétiens étaient cordialement invités à y faire entrer une statue de Jésus qui aurait cotoyé celle de Jupiter, de Mithra, d'Osiris, d'Attis ou d'Ammon. Le refus des chrétiens est le pivot de l'histoire. Si les chrétiens avaient accepté, ils auraient été bons et le monde avec eux, j'ose le dire, pour la refonte. L'image est triviale mais exacte, de ce formidable bouillon, où déjà recuisent tous les mythes, et tous les mystères, dans une immense marmite, au feu d'une corruption universelle."

Gilbert Keith Chesterton, l'Homme éternel, Ed. DMM


Dans une interview du Point parue en janvier 2007, M. Malek Chebel expose sa vision des religions. Il affirme positivement avoir « fait le choix » de la religion musulmane parce que celle-ci est une religion d’homme, virile , tandis que la religion chrétienne est une religion de femme, compassionnelle et émotive :

"La force de Jésus, mais c'est aussi son talon d'Achille, est d'avoir promu une religion de bonté, de miséricorde, mais aussi de souffrance. On te frappe la joue, tu tends l'autre. C'est une religion compassionnelle. En Orient, ce sont des vertus féminines. Que propose Mahomet ? Un renforcement du patriarcat (...). Les valeurs fortes comme la richesse, la force, la guerre ne sont pas remises en question. Religion masculine par définition."(1)

Quelle est donc l’utilité de ce discours ? est-ce de convertir à l'Islam ? Si tel est le cas, on imagine sans doute que le choix ne serait pas difficile à faire pour un homme lassé de la "féminisation" de la société : suivant l'avis de frère Chebel, il se fera viril pour de bon, c'est-à-dire musulman... (2)

Mais ce n’est pas si simple. Il ne me semble pas que la fonction de Malek Chabel soit celle d’un apôtre de la religion musulmane; je dirais plutôt qu’elle consiste à se faire réconciliateur universel -ce qui est bien pire.

rencontre interreligieuse à Assise


Rappelons que M. Malek Chebel est un humaniste (gloire lui soit rendue) : il va jusqu’à affirmer que la religion musulmane est prête pour un Vatican II, puisqu'elle a connu son siècle des Lumières au Moyen-Age : c'est une religion adaptée et adaptable aux temps modernes de l'Occident, et donc évidemment adaptée aux femmes de notre temps... Mais notez bien que ce point de vue-ci heurte de plein fouet son choix de l'"Islam-religion-d'hommes" ! A moins qu'il ne s'improvise en Jean Ferrat du XXIe siècle et pousse la chansonnette : l'homme est l'avenir de la femme? (il précise effectivement que l'islam est une religion d'avenir). Dépassons la contradiction et demandons-nous plutôt quelle est cette obsession médiatique, intellectuelle et fashionable qui consiste à faire faire s'équivaloir les religions (par exemple: parler de Vatican II pour l'Islam), à vouloir rendre les religions, en un mot, interchangeables? Ceci, entendons-nous, plonge ses racines profondes dans la gnose (et de ses suites tout aussi prétentieuses: théosophie, kabbale).

La "connaissance secrète", c'est l’autre nom de la gnose, qui aime aussi se désigner, plus modestement, sous l'appellation de "connaissance divine". La philosophie gnostique enseigne que les religions doivent se mêler les unes aux autres, afin de se fondre en une religion dont on ne sait quel est le dieu, hormis le fait que ce soit un "dieu de lumière", et dont l'ennemi est, naturellement, l'obscurantisme. La gnose enseigne encore que le Bien et le Mal sont incarnés par des dieux d'égale puissance et d'égale légitimité. Tout ce qui, dans la tradition judéo-chrétienne est irréconciliable (Bien et Mal, Dieu vs. Satan), devient, avec la gnose, conciliable et complémentaire. En effet, selon cet esprit Dieu et Satan ne sont pas des ennemis, ils sont un tandem réalisant l’harmonie des contraires (yin-yang). De ce point de vue, la religion révélée est à exclure; elle est mensongère, masquant la nature du Bien et du Mal: c'est pourquoi il faut lui faire perdre ses repères, ses certitudes et jusqu'à ses croyances. La gnose est une vision du monde issue de la Cabale et jugée, depuis des temps immémoriaux, comme hérétique par l’Eglise. Le gnosticisme a donné naissance au mouvement cathare mais aussi au New Age; un sataniste de l'acabit d'Aleister Crowley se disait gnostique.

Il faut considérer les paroles de l’interviewé Chebel sous cet angle. Que veut-il nous dire? Eh bien, voici son raisonnement : la religion musulmane et la religion chrétienne ne sont pas étrangères l’une à l’autre, que nenni ! pourquoi exclure une religion sous prétexte qu’elle est représentative d’un sexe autre que le nôtre (Islam=> hommes; Christianisme=> femmes) ? N'empêchons pas un homme d'être chrétien, ni une femme d'être musulmane... N'empêchons pas les hommes et les femmes de s'aimer, etc. L’humanité est constituée des deux sexes, c’est un fait incontestable jusqu'à nos jours: ainsi les humanistes que nous sommes voudront voir fusionner les deux sexes, et partant, les deux religions... Mais, il y a un hic : faire s'équivaloir toutes les religions, c'est vouloir, ni plus ni moins, détruire les religions en les réduisant à un genre (masc. ou fém.), c'est-à-dire, à un besoin purement humain. La gnose ne dit pas seulement que les dieux se valent ; elle prêche encore que Bien et Mal se valent. Raisonnement limpide: si Bien et Mal se valent, alors toutes les religions se valent. Si toutes les religions se valent, alors Bien et le Mal sont relatifs. Car quelle est la raison d'être d'une religion, si elle vaut toutes les autres?

Réponse: si une religion vaut bien toutes les autres, elle n'a pas de raison d'être (raisonnement emprunté à Vladimir Volkoff).

Or ce type d’argument est excellent ; qui peut y résister? on mêle tout, on « mixe », on détruit tout. Empoisonné par un tel discours (tout se vaut), un chrétien a-t-il la moindre chance de rester chrétien? Des chiffres répondent à cette question: un sondage paru dans le Monde des religions en octobre 2006 (sondage CSA Le Monde- La vie), indique que 34% des catholiques pratiquants réguliers croient « tout à fait » que Mahomet est un prophète (alors que, chez les catholiques non pratiquants, seulement 21% y croient "tout à fait". Les catholiques qui n'entendent pas de discours lénifiants sont donc plus catholiques que les autres. Un comble). 7% des catholiques estiment que leur religion est la seule vraie, et en Valais, 81,3% des catholiques estimaient déjà, en 1990, que toutes les religions mènent au salut éternel (sondage réalisé par l’institut Link, sept.90). Bientôt les catholiques pratiqueront l'ouverture à l'autre au point de se faire dé-baptiser par milliers (c'est déjà le cas grâce aux soins de la secte raëlienne).

La perversité de ce genre de discours (tout se vaut) se repère dans l’indifférenciation opérée entre les religions, indifférenciation prônée souvent par les responsables de ces religions elles-mêmes. L'interviewé susnommé et autres adeptes des dialogues inter-religieux, ne sont pas sans évoquer ces prophètes du bonheur si bien croqués par C.S. Lewis dans le Monde de Narnia (il s'agit d'une fiction) :

A l'aube de l'Apocalypse de Narnia, un méchant singe, Shift, s'est servi d'un âne, l'a revêtu d'une peau de lion, afin de le faire passer pour le Dieu-Roi Aslan. Shift prononce tous les mots du discours du faux Aslan, et annonce aux Narniens un nouvel évangile... Son artifice ayant échoué, il annonce ensuite aux habitants de Narnia que tous les dieux se valent. On sait que, selon l'aveu de son auteur anglican, C.S. Lewis, Aslan représente Jésus. Le dieu auquel on rend des sacrifices humains, et qui inspire une religion cruelle et idolâtrique, c'est le dieu Tash. Les Calormènes sont les adeptes de Tash; les Narniens, quant à eux, ont jusqu'ici toujours eu foi et espoir en Aslan. Voici l'extrait (issu du volume "La dernière bataille"), à lire dans la continuité de ce qui est écrit ci-dessus, notamment sur le caractère voulu interchangeable des religions :

Aslan, ou Jésus pour les enfants


« S’il vous plaît, s’il vous plaît, dit la voix haut perchée d’un agneau laineux, si jeune que tout le monde fut surpris qu’il ose seulement parler.

- Qu’est-ce qu’il y a encore ?dit le singe. Sois bref.

- S’il vous plaît, dit l’agneau, je ne comprends pas. Qu’avons-nous à faire avec les Calormènes ? Nous appartenons à Aslan. Ils appartiennent à Tash. Ils ont un dieu qui s’appelle Tash. Ils disent qu’il a quatre bras et une tête de vautour. Ils sacrifient des hommes sur ses autels. Je ne crois pas qu’il existe un Tash quelconque. Mais, s’il y en avait un, comment Aslan pourrait-il être ami avec lui ?

Tous les animaux penchèrent la tête sur le côté et dardèrent leurs yeux brillants sur le singe. Ils savaient que c’était la meilleure question que l’on ait posée jusque là.

Shift bondit sur ses pieds et cracha en direction de l’agneau.

- Bébé ! siffla-t-il. Stupide petit bêleur ! Retourne chez ta mère boire ton lait. Qu’est-ce que tu comprends à ce genre de choses ? Mais vous autres, écoutez. Tash n’est qu’un autre nom pour Aslan. Toute cette idée ancienne selon laquelle nous aurions raison et les Calormènes tort, c’est stupide. On en sait plus long, maintenant. Les Calormènes utilisent des mots différents, mais nous voulons tous dire la même chose. Tash et Aslan ne sont que deux noms différents pour Vous-savez-qui. C’est pourquoi il ne peut plus y avoir aucune querelle entre eux. Mettez-vous bien ça dans la tête, espèces de brutes stupides. Tash, c’est Aslan et Aslan, c’est Tash. »

Quiconque a lu Narnia sait qu'Aslan n'a rien d'une Tash. ...


Enfin, citons, pour conclure sur cette délicate matière, une phrase de G.K. Chesterton, déjà cité en tête de cet article : "There are those who hate Christianity and call their hatred an all-embracing love for all religions" ("Il y a ceux qui haissent la Chrétienté et donnent à leur haine le nom d'un immense amour pour toutes les religions").

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Notes:

(1) l'interview de Malek Chebel en intégralité ici:

www.lepoint.fr/actualites-societe/l-avenir-est-a-l-islam/920/0/22017

(2) Malek Chebel n'est pas un cas isolé. D'autres intellectuels pensent comme lui. Témoin Alain Soral. Dans Jusqu'où va-t-on descendre?, son "abécédaire de la bêtise ambiante", Soral explique la recrudescence de l'Islam et la séduction qu’il incarne par l'espoir de changement qu'il porte : "Une religion virile et simple, égalitaire (pas de caste, pas de clergé), d'abord soucieuse des pauvres qui ont la haine (...) bref, un dieu pour tous ceux qui ne peuvent accepter le dieu blanc hypocrite et menteur de la bourgeoisie wasp, et dans une moindre mesure, le dieu fatigué des cathos français". Cette analyse est intéressante parce qu'elle montre que dans notre société actuelle, on ne croit plus en Dieu parce qu'on juge qu'il est le bon, et encore moins par tradition... Au contraire, l'homme moderne est supposé aller le chercher à la foire aux déités, dans la «marmite bouillante des mythes», comme dit Chesterton. Ainsi, un dieu correspond à un "besoin", un "ras-le-bol". N'est-ce pas amusant ? le modernisme consiste aussi à affirmer que la foi est un sentiment naturel, enfoui dans le "subconscient" de l'homme; c'est donc un sentiment, extérieur à la révélation divine (il n'est plus besoin de révélation, de "religion révélée"). Mieux encore, on choisit un dieu comme on choisit une thérapie ou une séance de musculation. Quant au dieu des cathos selon Soral, il est "fatigué"... là encore, qu’est-ce que cela signifie? Fatigué, parce qu'ayant cédé le pas au Moderne? ou bien fatigué, parce qu’écrasé, persécuté par le Moderne ? La question qu’il s’agit de poser, c’est plutôt celle-ci : quelle est la religion le plus susceptible de résister au courant, au "Moderne" (le moderne se démode toujours, et la religion moderne avec) ?

Personnellement, une religion que l'on me présente comme un nouveau marxisme (pour "les pauvres qui ont la haine"), une revanche sur les femmes ("religion virile") ou encore une amulette antiraciste ("contre le dieu hypocrite des blancs wasp"), je dis : non, merci ! parce qu'elle est bien trop moderne, la façon dont on me la présente.

29/06/2008

Regards divergents sur l'enfant: petit aperçu historique


Dans le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, on sélectionne les bébés, on les classe en futures professions. Les êtres humains appartiennent aux groupes Alphas ou Epsilons selon le traitement chimique qu’ils ont reçu lorsqu'ils étaient embryons ou nourrissons. On leur donne ces traitements en fonction du groupe dans lequel on les juge les plus aptes à (sur-) vivre. Ici, rien que du cynisme, ne laissant aucune place à la liberté. Certaines âmes s’alarment à l’idée que cette image d’une société future puisse être le produit d’une évolution inéluctable. Et pourtant il semble bien que le traitement des êtres humains en tant qu'"objets" soit une régression, ne différant en rien de la conscience médicale païenne. Selon Hippocrate, il était naturel de savoir « quels enfants il convient d’élever ». Soranos d’Ephèse définissait la puériculture ainsi : c’est l’art de décider « quels sont les nouveaux-nés qui méritent qu’on les élève ». Régine Pernoud (dans La femme au temps des cathédrales) commente :

« Cette impitoyable sélection ne caractérise pas seulement une attitude scientifique, mais également celle d’une société tout entière. En effet, Cicéron, que l’on ne peut accuser d’inhumanité, pensait que la mort d’un enfant se supporte aequo animo (d’une âme égale). Sénèque jugeait raisonnable la noyade des enfants débiles et faibles. Tacite qualifie d’excentrique la coutume des juifs à ne vouloir supprimer aucun nourrisson ; et quand Justin évoque le respect des chrétiens pour la vie de l’enfant il précise : « fût-il nouveau-né».

Voilà le degré d’amour que nos sages Anciens avaient pour les bébés. Quant à l’avortement, il était pratique courante, comme on le sait. Saint Basile s’insurgeait que l’on osât se demander si le fœtus était formé ou non en cas d’avortement: pour lui comme pour les chrétiens, l’enfant à naître, comme l'enfant nouveau-né, était une personne, un être humain.

Au début de notre ère donc, le refus chrétien de l’infanticide et de l’avortement s’oppose à la barbarie païenne (1) et s’impose comme une nouveauté s'élargissant à bien des domaines. On respecte désormais femme et enfant, alors que la femme n'était qu’un objet dans le droit romain (elle appartenait au père ou au mari), et que le père, à la naissance de son enfant, décidait, par un geste, de sa vie ou de sa mort (le droit de vie et de mort est retiré au père, par la loi civile, en 390 après J.-C). Le refus de cette barbarie s’inscrit dans le contexte, plus général, de respect de la vie et du Créateur. La femme et l'enfant deviennent des personnes, reconnues à l'égal des hommes, comme des créatures d'un Dieu d'amour; la femme veuve, archétype de l'être abandonné, passe d'un statut de misère totale à celui de première assistée (cf. Actes des apôtres). Une nouvelle ère commence, véritablement libre. L'esclavage, la servitude, par opposition, c'est la vie sans Dieu, les passions démultipliées tout comme le droit du plus fort: de nos jours, croit-on vraiment avoir "évolué" en "humanité"? Non sans doute, car, comme nous pouvons le vérifier , il n'y a plus de respect pour la créature, dès qu'on ne révère plus son Créateur.

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(1) un exemple de pensée « barbare » ou néo-païenne si l'on veut : « La chose la plus clémente qu’une famille puisse faire à l’un de ses enfants, c’est de le tuer » (Margaret Sanger,The Woman Rebel, volume I, n°1). Et, pour bien montrer que cette conception moderne s'oppose intentionnellement au christianisme, citons une autre phrase de cette même Margaret Sanger, pionnière du planning familial: « Les services de maternité pour les femmes sont des taudis nuisibles à la société et à la race. La charité ne fera que prolonger la misère des inaptes »... Petit "progrès" cependant, de la barbarie contemporaine sur la barbarie d'autrefois : dans le monde antique, on tuait invariablement tous les êtes difformes tout comme aujourd'hui, où l'on peut aussi éliminer l'enfant handicapé. Mais il y a un progrès au niveau technique : l'élimination est rendue possible désormais dans le ventre de la mère. Alors, la régression païenne n'a d'autre définition que d'être " l'éternel retour" de l'homme sans Dieu.

13/06/2008

"Un Amour à New York" : le Destin décide pour vous !




Le résumé:

« A l'approche des fêtes de fin d'année, en 1990, Jonathan Trager croise dans la foule new-yorkaise Sara, une ravissante jeune femme. C'est le coup de foudre. Bien que tous deux soient engagés dans une autre relation, Jonathan et Sara passent la nuit à errer ensemble dans Manhattan. Mais la nuit touche à sa fin et les voilà contraints de prendre la décision de se revoir au non. Quand Jonathan, sous le charme, propose un échange de numéros de téléphone, Sara se dérobe pour suggérer de laisser le destin décider. S'ils sont faits l'un pour l'autre, dit-elle, ils trouveront bien le moyen de se revoir.

Dix ans plus tard, les deux jeunes gens sont sur le point de se marier avec quelqu'un d'autre. Cette fois, le moment est venu pour eux de pousser la curiosité plus loin. Se rappelant de cette rencontre magique, ils décident de se retrouver avec l'aide de leurs meilleurs amis. »


Un extrait (en anglais) dans lequel, lors de leur première rencontre, les deux tourtereaux prennent deux ascenseurs séparément. Sara lui dit: "si nous choisissons tous les deux le même étage, nous sommes destinés l'un pour l'autre" :



J’ai regardé ce film avec intérêt; les acteurs sont bons et l'histoire est charmante. C’est le principe même qui accroche : Sara et Jonathan, après s’être brièvement rencontrés (coup de foudre) se sont perdus de vue, décidant que le destin déciderait pour eux; et quelques années plus tard, ils sont désormais sur le point de se marier... avec quelqu’un d’autre. C’est là le point crucial de l’histoire. Tous les ingrédients de l'amour-passion sont réunis : au moment même de se marier sagement, ils repensent l’un à l’autre... Eternel thème de l’amour, qui par définition est adultère, interdit : ainsi il faut bien qu'il y ait un obstacle pour avoir envie de le franchir. Jonathan repense à Sara ; Sara repense à Jonhatan. L'Amour semble le maître, et des dizaines de signes du destin émaillés deçi-delà sont les messagers de l'Amour. On compatit à l’état angoissé de nos héros, haletant d’un bout à l’autre des Etats-Unis, dans la quête de leur Graal perdu, aiguillonnés par des dizaines d'indices plus que troublants. Le signe du destin persuade l’un que l’autre pense encore à lui, des années plus tard : tel ce numéro de téléphone inscrit par Jonhatan sur un billet, billet qui se retrouve dans un avion, devant les yeux de Sara, ébahie. Et ainsi de suite. Le petit signe décide de tout.

En version originale, le titre de ce film est « Serendipity », qui signifie en anglais : « heureux hasard », destin. Les deux jeunes gens ne sont en rien responsables de ces signes qu’ils reçoivent : c’est le destin qui les réunit l’un à l’autre, qui les fait se rechercher ardemment.


Tristan et Iseut buvant le philtre du Destin.


Qu’est-ce donc que ce « heureux hasard », ces milliers de petits signes révélateurs ? La magie persuade, elle ne raisonne pas. Le Destin est plus évident que Dieu même : toutes les "coïncidences" témoignent en sa faveur ; le Destin marche seul : on ne doute même plus de son existence. Dans le mythe de Tristan et Iseut, le philtre d’amour (bu par erreur dans certaines versions) est un alibi idéal pour disculper les amants de leur amour adultère. Le philtre donne son absolution aux amants. Ceux-ci ne sont en rien responsables de mentir au Roi Marc, accessoirement époux d'Iseut. Traditionnellement, le philtre (instrument du Destin) est l’élément qui déclenche la passion amoureuse : une passion qui mène invariablement à la mort et à la destruction. Dans notre monde moderne, et a fortiori dans ce film, mieux vaut conserver le bon côté de la médaille, l’aspect heureux de la passion... On garde le destin, on jette loin de nous le malheur ! Le beurre, et l'argent du beurre: la passion, et le bonheur.

On ne dressera pas ici la liste des invraisemblances du film parce que, comme on dit, « c’est un film ». Ce qui nous intéresse en revanche, c’est la question suivante: sans ces signes du destin, Jonathan et Sara seraient-ils partis à la recherche l’un de l’autre ? sans recevoir la caution d’une instance magique supérieure, auraient-ils sacrifié leurs statuts de futurs mariés ? Le Destin intervient pour tout régulariser. Dans tous les petits signes, ne trouvons-nous pas confirmation de ce que nous cherchons ? si nous n’avions pas cherché ces signes, les aurions-nous seulement aperçus ? Car il faut bien le préciser, les deux jeunes gens, lors de leur première rencontre, ne cessent de semer volontairement les signes qui les réuniront, s'ils sont effectivement faits l'un pour l'autre. Ainsi, on veut bien aider le Destin, mais c'est le Destin qui en jugera en dernière instance, car l'Homme est un roseau trop fragile pour décider de sa propre vie, de ses propres choix sentimentaux.

En somme, pour que l’amour soit jugé véritable, il faut une instance supérieure, équivalente à Dieu. Comme l'amour n’est pas ici le fruit de la connaissance de l'autre, ni même d’un engagement, mais plutôt un véritable coup de foudre, il est nécessaire que le Destin donne son "coup de main", cautionnant ce qui serait, en toute autre circonstance, déraisonnable et éphémère. Peu importe si la personne élue est décevante, inadéquate –on ne la connaît pas après une seule soirée !- le Destin a parlé, c’est le signe que Sara pourra rester avec Jonathan toute la vie : rien n’est à remettre en question, exceptés les deux mariages qui étaient prévus, et qui devaient aussi lier deux personnes pour toute la vie. Et puis, avoir le Destin dans sa poche évite d'avoir à se poser la question: est-ce la bonne personne?

Cela dit, "Un amour à New York" est un bon film qui se laisse regarder !

18/03/2008

Les Pyramides selon Roland Emmerich (Stargate, 10 000)



Stargate (1994), la bande-annonce

Roland Emmerich est si étonné devant les merveilles que sont les Pyramides qu’il ne peut attribuer raisonnablement leur invention à des êtres humains : pour lui les dieux égyptiens incarnés par les Pharaons, sont tout simplement des extra-terrestres. On a droit à la même soupe depuis Stargate (1994), et on en soupe encore avec 10000 qui est sorti tout récemment (2008) . 10 000 fait pendant à Stargate : on a parfois la désagréable impression d’assister au même film: mêmes pyramides dans des temps reculés, mêmes faux dieux qui, dit-on, seraient venus des étoiles, même révérence mêlée d’effroi pour ces dieux, même esclavage, même soulèvement révolutionnaire, mêmes héros typiques: le vaillant héros flanqué du naïf et de la belle brunette. Ceci nous invite à explorer la signification profonde de cette ressemblance qui existe entre les deux films, même si, entre-temps, Roland Emmerich a réalisé Le Jour d'Après. Ce film est, par ailleurs, très représentatif de l'œuvre du cinéaste, car il relève simultanément de la "science-fiction"et d'un réalisme faisant écho aux analyses très sérieuses d'Al Gore sur l'environnement. Et c'est exactement cela dans Stargate et 10000: des considérations politiques contemporaines mâtinées à de la fiction "rocambolesque".



Sur une lointaine planète, la pyramide est aussi un vaisseau spatial (Stargate)


Oui, les films Stargate et 10000 partagent une mise en scène d'extra-terrestres terroristes se prenant pour des dieux. Heureusement, des êtres émancipés sont là pour soulever le peuple et leur imposer la véritable liberté, la liberté démocratique. Dès lors qu’il n’y a plus de dieux, les dieux se retrouvent dans le peuple (dans Stargate, les libérateurs sont les américains des temps modernes, dans 10 000 : les libérateurs sont des tribus préhistoriques métissées et nomades: on passe de l’impérialisme américain au communisme altermondialiste comme une lettre à la poste). Bref, au mépris de l’histoire la plus élémentaire -mais cela n'importe pas vraiment, c'est un film-, on impose l’homme préhistorique comme un être affranchi des préjugés et de la religion, rebelle aux superstitions; si cet homme est superstitieux ou religieux, c’est qu’il est esclave et guidé par la crainte stupide ; et s'il a la chance d'être un peu plus éclairé, il sera encore craintif, refusant de voir son village exterminé par un coup de gueule du méchant pharaon-dieu. Tout cela est extrêmement "moderne" et humanitaire, reconnaissons-le.



Dans 10 000, les hommes préhistoriques sont les ancêtres des rastaman affiliés à ATTAC;
dans Stargate , les libérateurs du peuple esclave sont américains et bien modernes:


Dans Stargate, le Pharaon extra-terrestre parasitait le corps d’un jeune homme depuis des milliers d’années. Ayant lamentablement échoué dans sa conquête terrestre à maintenir le calme parmi son peuple, il prit la poudre d’escampette vers la galaxie d’Orion, amenant avec lui une foule d’esclaves illettrés chargés de travailler à sa plus grande gloire, en lui bâtissant des pyramides... jusqu’à ce que, quelques milliers d'années plus tard, des américains atterrissent pour sauver le monde englué, et refassent la Révolution ...


10 000: même révolte démocratique que dans Stargate


Dans 10 000, on retrouve, quoique plus brièvement, cette idée des « dieux qui viendraient des étoiles » (ou d'une Atlantide perdue, d'où ils seraient venus "en volant sur l'eau", c'est-à-dire en bateau) et qui maintiennent également le peuple dans l'ignorance. Les nomades-héros débarquent, fomentant une révolte (thème de la révolution spontanée et généreuse). Qu’est-ce qui définit mieux l’idéal de démocratie qu’un peuple innocent, se révoltant aussi unanimement qu’un troupeau de mammouths libérés? Et l'on peut aussi se demander: où réside-t-elle , cette liberté de sauvages qui n'ont jamais rien construit? Eh bien, ces sauvages sont libres parce qu'ils ne croient en rien, parce qu'ils dé-voilent le visage de leurs Dieux. Certes, ils ont bien raison car les dieux sont des usurpateurs. Mais on le sait pourtant : toutes les civilisations du passé étaient profondément religieuses (à Rome, par exemple tout père de famille était le prêtre de sa religion domestique; toutes les lois relatives à la propriété étaient issues de la religion).

Plus sérieusement, l’intérêt des films de Roland Emmerich réside dans la croyance dans une origine surhumaine de cette brillante civilisation égyptienne, parce que l’origine elle-même reste inexplicable, et inexpliquée.

Voyez l’égyptologie : les spécialistes s’arrachent les cheveux pour tenter de définir quand ont été construites les pyramides et le sphinx. L’histoire officielle nous dit que le Sphinx (et les pyramides) datent de 2520-2494 avant J-C (époque de Kephren). Or de récentes recherches semblent le démentir formellement , au grand dam des égyptologues. Le sismologue Dobecki démontre que le Sphinx a été bâti entre 7000 et 5000 avant Jésus-Christ. Les recherches en géologie du calcaire sur le même site abondent en ce sens. Selon le géologue Robert Schoch, la présence de pyramides aux quatre coins de la terre ne saurait être une coïncidence ; ces pyramides dispersées indiquent au contraire la «marque frappante d’une proto-civilisation, de sa décadence et de sa dispersion » (sa thèse : ancêtres communs pour les peuples –égyptiens, mayas, aztèques, olmèques- ayant bâti des pyramides). Des astronomes tels que Robert Bauval avancent que l’emplacement géographique des Pyramides et du Sphinx coïncident historiquement avec la position des étoiles (ceinture d’Orion), aux environs de 10 000 ans avant Jésus-Christ, à peu près à l’époque de leur construction. On peut aussi se référer à l'astro-égyptologie (ou archéoastronomie), discipline universitaire, qui parvient aux mêmes conclusions. Tous ces scientifiques s’accordent : les Pyramides sont les vestiges d’une civilisation plus grande et plus vieille que ce qui est admis dans l'égyptologie officielle (1).


Stargate: Râ, le dieu extraterrestre

Stargate et 10000 ont bien subi l’influence de cette "égyptologie", qui est parfois récupérée par le New Age. De cette égyptologie donc, Roland Emmerich conserve la constellation d'Orion originelle (pour lui, c'est même la patrie d'origine du Pharaon extra-terrestre), ainsi que l'idée que les antiques techniques pharaoniques auraient pu, et de loin, dépasser la bombe nucléaire.

Mais, dans 10 000, au lieu de s’intéresser à ce qui eût pu être une «proto-civilisation» égyptienne issue d’une Atlantide quelconque, R. Emmerich s'est complu dans les thèmes de l’esclavage, de l'usurpation théocratique du pouvoir et de l’égalitarisme avant l’heure: ce qui donne au spectateur un troublant sentiment d'anachronisme, et ruine du même coup, toute "théorie" crédible au sujet des anciennes pyramides pour quiconque s'intéresse à ce sujet. Ruiner ainsi toute théorie qui serait en faveur des très vieilles pyramides, c’est fort dommage, car la période dans laquelle Emmerich situe son film (10 000 avant J.-C) est tout indiquée pour mettre en scène de brillantes civilisations florissantes, ou sur le point de mourir. En effet, sur le plan historique, il n’y a rien d'incohérent à ce que des tribus primitives de chasseurs aient été amenées à rencontrer des civilisations supérieurement développées comme celle des égyptiens. Il aurait été passionnant d'assister à un clash entre hommes "primitifs" de cultures complètement antagonistes, ou même de relater une émigration de cette Atlantide engloutie vers des lieux viables, etc. Mais non... c'est tellement mieux de faire dans les apologies altermondialistes et les "quotas".

A voir ces films cependant, on devine bien qu’une telle civilisation, contemporaine des hommes préhistoriques, n'a jamais manqué de fasciner, donnant lieu à toutes sortes de théories tout aussi envisageables les unes que les autres...


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Notes


(1) Ci-dessous, un extrait de Joseph de Maistre à l'appui de mes propos. Celui-ci veut démontrer que les brillantes civilisations antiques comme l'Egypte ont forcément dû recevoir une part de révélation divine, fournissant ainsi une argumentation hostile au courant d'idées de l'évolution des savoirs (un courant d'idées que l'on appelait alors, "transformisme", ancêtre du darwinisme). Lisons cet extrait de J. de Maistre issu du Deuxième Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg:

"Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les connaissances profondes, et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaine (...) Ajoutez que le véritable système du monde fut parfaitement connu dans la plus haute antiquité. Songez que les pyramides d'Egypte, rigoureusement orientées, précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de 600 pieds des masses qui braveraient toute notre mécanique (...) ; que cette nation, dis-je, était nécessairement tout aussi éminente dans les autres arts, et savait même nécessairement une foule de choses que nous ne savons pas."

15/03/2008

Conte du Moyen Age: "Les desseins de Dieu"

Sandro Botticelli, Holy Trinity (detail)
1491-93


Voici, chers lecteurs, un fort beau conte du Moyen Age :


" Il était une fois un ermite. Un jour, il était assis dans son ermitage et aperçut un berger endormi au milieu de son troupeau. Tandis que le garçon sommeillait, un voleur s’approcha et lui prit tous ses moutons. Puis arriva le propriétaire du troupeau. Quand il ne le trouva point, il accusa le berger de l’avoir volé et le tua sur-le-champ.

En assistant à cela, l’ermite se dit : « Que vaut donc la parole de Dieu qui affirme qu’Il est un juge équitable, puissant et indulgent ? Il n’est point équitable celui qui permet à l’innocent d’être tué et au coupable d’échapper à sa punition. Cela vaut-il la peine que je demeure dans ma retraite ? » Et il décida aussitôt de se rendre à la ville la plus proche afin d’y séjourner désormais. Il se dit : « Je protégerai aussi bien mon âme en vivant comme n’importe qui ».

Mais Dieu ne l’entendait pas ainsi et lui envoya un ange d’humaine apparence l’assister.

L’ange le salua et dit : « Je suis ton ange gardien, envoyé du ciel pour t’accompagner dans le monde où nous irons ensemble. »

L’ermite répliqua : « Je n’ai rien contre ».

Et ils s’en allèrent. Ils arrivèrent un soir chez un seigneur à qui ils demandèrent l’hospitalité. Le chevalier les accueillit aimablement et les invita à sa table. Ce seigneur avait un fils unique qu’il chérissait par-dessus tout. Son plus grand plaisir était de le voir trottiner.

A la fin du repas, deux couches furent préparées. Une pour l’ange et une pour l’ermite. A minuit, l’ange se leva, se rendit dans la chambre où dormait l’enfant et le tua.

Quand l’ermite s’aperçut de la chose, il se dit : « Il ne s’agit pas d’un ange mais plutôt d’un démon. Son acte immonde le prouve. Notre hôte nous a donné par charité tout ce dont nous avions besoin et mon compagnon, en retour, assassine son fils innocent ». Mais il ne fit pas ces réflexions à haute voix.

Le lendemain, l’ange et l’ermite s’en allèrent et arrivèrent bientôt chez un autre seigneur. Ils lui demandèrent aussi l’hospitalité et il la leur accorda en les recevant somptueusement. Ce chevalier avait une coupe d’or qu’il appréciait beaucoup et dans laquelle il buvait entre chaque mets. Après le repas, les voyageurs gagnèrent la couche déjà prête. Mais à minuit, l’ange se leva de nouveau, vola la coupe et la cacha dans sa besace.

En voyant cela, l’ermite fut stupéfait et songea : « Seigneur ! Quel compagnon ai-je là ? Cet homme noble nous a nourris de son mieux et lui, en retour, lui vole sa coupe ». Mais encore une fois, il ne dit rien.

Au matin, ils se levèrent et poursuivirent leur route. Ils arrivèrent à un pont qui traversait une profonde rivière. Sur ce pont, ils rencontrèrent un pauvre gueux.

L’ange lui dit : « Sois bon et dis-nous comment nous rendre à la ville ».

Le gueux se retourna afin de leur indiquer la direction à prendre. Ce faisant il tourna le dos à l’ange qui le poussa à l’épaule et le précipita à la rivière où le malheureux se noya.

Pietro Cavallini, Le Jugement dernier


En assistant à cela, l’ermite, bouleversé, se signa en songeant : « Il s’agit bien d’un démon. Ce pauvre hère nous indiquait la route et il l’a tué. » Mais cette fois encore, il ne dit rien à haute voix.

Ils traversèrent le pont et arrivèrent le soir chez un homme riche. Ils lui demandèrent l’hospitalité, mais l’homme la leur refusa. Cependant l’ange assista : « Nous ne cherchons qu’un abri contre les bêtes sauvages ».

Le riche répliqua : « Sous cet auvent, il y a la litière des cochons. Vous pourrez vous y reposer. »

Ils se couchèrent dans la porcherie et souffrirent toute la nuit du froid et de l’inconfort.

Quand ils se levèrent au matin, ils cherchèrent leur hôte et l’ange lui dit : « Ami, tu nous a comblés de tes bienfaits. Tu recevras pour cela une riche récompense. » Et il sortit la coupe qu’il avait dérobé au seigneur pour la donner à son hôte.

Lorsque l’ermite vit cela, il songea : « C’est vraiment le diable et je ne veux plus rester avec lui. Le seigneur à qui appartient cette coupe nous a généreusement reçus et lui, en retour, l’a volé. Celui-ci nous a à peine acceptés dans sa porcherie et il lui donne ce précieux calice ».

Il n’y tint plus et déclara : « Par Dieu, je ne supporte plus de voir tes méfaits ! »

Bernardino Luini, Anges


L’ange répondit : « Ecoute tout d’abord, tu comprendras ensuite. Quand tu as vu de ton ermitage qu’on tuait le berger, scandalisé, tu es parti. Ce berger avait commis un péché sans mauvaise intention et s’était repenti. C’est pourquoi Dieu, en pénitence, lui a envoyé la mort. A présent, son âme bienheureuse est au ciel. Ensuite, nous sommes allés chez le premier seigneur. Il nous a généreusement reçus et moi, à minuit, j’ai tué son fils. Sache, mon cher, que ce seigneur était jadis bon et que chaque fois qu’il gagnait quelque argent, il le partageait toujours avec d’autres charitablement. Mais quand son fils est né, il l’aimait tellement qu’il en oublia de faire l’aumône et de continuer à remplir de bonnes actions. Il ne songeait plus qu’à économiser afin, qu’après sa mort, son fils soit le plus riche. J’ai donc jugé bon de tuer cet enfant et d’envoyer son âme à Dieu. A présent, son père est redevenu bon comme auparavant. Puis j’ai croisé ce gueux sur le pont et je l’ai jeté à l’eau. Sache que son âme était vraiment sans tache. Mais si je l’avais laissé poursuivre son chemin, il aurait tué un homme et commis un péché mortel. En cela il aurait causé sa propre perte et aurait été contraint de mener une vie hasardeuse. Je préfère l’avoir tué. Dieu a pris son âme. Ensemble, nous l’avons préservé du péché. J’ai volé la coupe du second seigneur. Sache, qu’il aurait vécu sobre et bon s’il ne l’avait pas possédée. A cause d’elle, il s’enivrait chaque jour. Lorsque je m’en suis aperçu, je lui ai pris cette coupe et à présent, il est de nouveau plein de tempérance. Ensuite, j’ai offert cette coupe à celui qui nous a hébergé parmi ses porcs. Cela a vraiment un sens. Dieu est si équitable qu’il ne laisse jamais un bienfait sans récompense ni un péché sans punition. Il possède cette coupe d’or, mais son âme ira en Enfer après sa mort.

En entendant cela, l’ermite tomba aux pieds de l’ange et lui demanda son pardon. L’envoyé de Dieu répondit : « Je te l’accorde, mais retourne dans ta retraite et, la prochaine fois, ne te mêle pas des desseins de Dieu ».

Là-dessus, l’ermite rendit grâce à Dieu et retourna dans son ermitage où il vécut saintement le reste de sa vie. A la fin de celle-ci, équitablement, il rendit son âme au Créateur."



Extrait de Contes du Moyen Âge, Gründ,1982. Raconté par Karel Dvorak, p.86-90.