14/02/2008

Défense de la Messe catholique par des non-croyants

Simone Martini , La Sainte Messe miraculeuse
( 1312-1317)

J'ai une prédilection pour les avis impartiaux, notamment en ce qui concerne la religion.

J’ai sous la main deux extraits, dont les auteurs ont en commun d’être hostiles au culte catholique et, paradoxalement, d’avoir écrit, avant Chateaubriand, quelques lignes méritant d’être portées à l’attention de tous, croyants ou non. C'est, à mon avis, «l'objectivité» même de ces avis non-catholiques qui rend d’autant plus intéressante leur admiration de la Messe : ils sont anticléricaux (Staël est protestante, Mercier est "déiste" et «voltairien»).

Souvent, il n’est guère besoin d’être théologien ni versé en une langue ancienne pour voir. Il suffit d'ouvrir les yeux.

Le premier extrait est tiré de l'édition du livre le Nouveau Paris de L.-S. Mercier (Mercure de France, 1994) ; ce texte fut écrit en 1794, la religion catholique est persécutée dans toute la France et l’auteur, après avoir raillé la bigote typique, écrit :


"Il faut convenir néanmoins que les cérémonies de la religion catholique ont un attrait si puissant que les esprits-forts n’y résistent pas eux-mêmes. La pompe du spectacle, la richesse des ornements, la majestueuse lenteur des processions, le jet des encensoirs devant un soleil étincelant de pierreries, l’éclat des lumières qui se réfléchissent en gerbe dans le cristal des lustres, les voix de mille femmes plus belles les unes que les autres chantant en choeur des hymnes que le choeur accompagne, tout cela est bien capable d’émouvoir, de séduire, d’attendrir les coeurs les plus insensibles."


Tous les sens sont requis ici, et particulièrement la vue (les lustres, le cristal, la lumière), l’ouïe (les chants) et l’odorat (l’encens). Mais Germaine de Staël a plus longuement développé cette force «artistique» du rite catholique dans son roman Corinne. On est invité à suivre les pensées d'une personne "étrangère": Oswald (Lord Nelvil) est un lord anglais, rationnel, protestant, qui se rend à la Messe du Vendredi Saint, à Rome, autant par curiosité que par intérêt pour sa bien-aimée Corinne, qui elle, est catholique et poète: âme martyre par excellence (j'ai le regret de vous dire qu'elle mourra, en "martyr de l'amour", à la fin du roman). L’action se situe aux alentours de 1800. Lisez tout, cela en vaut la peine:


Musique: Miserere


« Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu’il regrettait de n’avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir ; il attendait le bonheur de la revoir ; les douces espérances du sentiment s’accordent avec la piété; il n’y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine pour entendre le fameux Miserere vanté dans toute l’Europe. Il arriva de jour encore et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier, avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l’a traité. Michel-Ange s’était pénétré de la lecture du Dante ; et le peintre, comme le poète, représente des êtres mythologiques en présence de Jésus Christ ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe et c’est sous la forme des démons qu’il caractérise les fables païennes. On aperçoit sur la voûte de la chapelle les Prophètes et les Sibylles appelés en témoignage par les chrétiens ; une foule d’anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous : mais ce ciel est sombre et redoutable...


Le Jugement dernier de Michel-Ange


« ... Le jour perce à peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières ; l’obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées ; l’encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l’air dans cette enceinte ; et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire. Pendant qu’Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l’environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne qu’il n'espérait pas encore, Corinne vêtue de noir, toute pâle de l’absence et si tremblante, dès qu’elle aperçut Oswald, qu’elle fut obligée de s’appuyer sur la balustrade pour avancer ; en ce moment le Miserere commença. Les voix parfaitement exercées à ce chant antique et pur partent d’une tribune à l’origine de la voûte ; on ne voit point ceux qui chantent ; la musique semble planer dans les airs à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre : ce n’était plus cette musique voluptueuse et passionnée qu’Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant, c’était une musique toute religieuse qui conseillait le renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille et resta plongée dans la plus profonde méditation. Oswald lui même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d’exaltation qu’on aimerait à mourir... Le Miserere, c’est-à-dire, ayez pitié de nous, est un psaume composé de versets qui se chantent alternativement d’une manière très différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d’un ton sourd et presque rauque ; on dirait que c’est la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que c’est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux des âmes généreuses et quand ce chœur si doux reprend ; on renaît à l’espérance : mais lorsque le verset récité recommence, une sensation de froid saisit de nouveau ; ce n’est pas la terreur qui la cause, mais le découragement de l’enthousiasme. Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse au fond de l’âme une impression douce et pure : Dieu nous accorde cette même impression avant de mourir. On éteint les flambeaux ; la nuit s’avance... Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l’âme, où tout est intime et intérieur ; et quand le dernier son s’éteint, chacun s’en va lentement et sans bruit ; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.


Une procession, par Horace Le Blanc (1580-1637)

"Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de Saint Pierre, qui n’est alors éclairé que par une croix illuminée : ce signe de douleur seul resplendissant dans l’auguste obscurité de cet immense édifice est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu’on aperçoit en foule sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle où se prosternent le pape vêtu de blanc et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d’une demi-heure dans le plus profond silence, et il est impossible de n’être pas ému par ce spectacle. On ne sait pas ce qu’ils demandent, on n’entend pas leurs secrets gémissements ; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe : quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d’ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l’immortalité?»


Voûtes de la basilique Saint Pierre, à Rome


Dans l'esprit de ces écrivains, toute éventuelle conversion passe par la liturgie: n'y a-t-il pas une "séduction" éprouvée, à lire les réflexions des personnages? Un catholique intransigeant pourra déplorer une telle présence du sensible confinant au règne de "l'émotion"... mais n’est-ce pas le sensible qui introduit le Beau et Dieu à notre âme ? les catholiques ne prient-ils pas Dieu par l’intermédiaire d’images qui Le représentent ? Eh! quoi de plus beau qu’une Messe décrite par Staël et Mercier, au temps où la Messe catholique est appelée Saint Sacrifice de la Messe? Bossuet dit: « Il n’y a rien de plus grand dans l’univers que Jésus-Christ et il n’y a rien de plus grand en Jésus-Christ que son sacrifice. » La seule chose à laquelle rendent justice ces «esprits-forts», c'est précisément la liturgie de la Messe, qui prépare le croyant à recevoir le Sacrifice de Dieu: en effet , comment renouveler le sacrifice du Calvaire de façon non sanglante sur l'autel, sinon par cette liturgie?

Ces auteurs reconnaissent enfin que la force de propagande du catholicisme réside tout entière dans sa liturgie "extraordinaire": mais est-ce si extraordinaire de comprendre cela ? Quelqu'un désirant détruire la foi catholique ne devrait-il pas, en premier lieu, s'attaquer à sa Messe? Luther, chef du protestantisme allemand, a tellement bien compris cela, qu'il écrivit, il y a cinq siècles déjà :

« Quand la messe sera renversée, je pense que nous aurons renversé la papauté car c’est sur la messe comme sur un rocher que s’appuie la papauté toute entière, avec ses monastères, ses évêchés, ses collèges, ses autels, ses ministres et sa doctrine (...) tout cela s’écroulera quand s’écroulera leur messe sacrilège et abominable (Luther, in Contra Henricum regem Angliae, 1522, t.X, p.22O)

Ce qu'il veut dire, ce fripon hérétique de Luther, c'est qu'on n'attrapera plus de mouches, une fois qu'on proposera du vinaigre. Qu'est-ce qui définit le papisme à détruire selon Luther? -Sa Messe. Qu'est-ce qui fait tout le miel du culte catholique pour les Philosophes du XVIIIe? -Sa Messe. La Messe est au cœur de la foi. "La Messe, écrit saint François de Sales, est l'âme de la piété et le centre de la religion chrétienne" (Introduction à la vie dévote). Les catholiques ne voient pas les sacrements comme un symbole ou un signe extérieur de la foi: seul le protestantisme enseigne cela comme un dogme. Et si les auteurs cités reconnaissent en cette forme ‘extraordinaire’ un pouvoir d’attraction irrésistible, c'est parce que la Présence de Dieu y est palpable. En réalité, tout chef-d’œuvre n'est qu'un hommage rendu à Dieu, à Dieu que n’importe quel catholique doit pouvoir adorer comme Notre-Seigneur Jésus-Christ Le mérite.


La Piéta, de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome


19/01/2008

Death Sentence: La vengeance est un plat qui se mange très froid [spoilers]

Nick Hume


Nick Hume, riche, heureux avec sa femme et ses deux fils, voit sa vie basculer lorsque son fils aîné est tué dans le braquage d’une station service par un gang. Présent sur les lieux, Nick reconnaît ensuite le tueur. Son avocat lui dit qu’il fera tout son possible pour que cette "bête sauvage" en prenne pour 5 ans. 5 ans ? s’exclame Nick. C’est la prison à vie que je veux ! - Mais, comprenez-vous, lui rétorque l’avocat, le jeune fait partie d’un gang ; il tue pour être intégré au groupe... Et insensiblement l'avocat réduit la durée d'emprisonnement à un ou deux ans. Au jour J., Nick regarde le tueur avec colère, qui lui retourne un regard provocateur. Nick décide de dire au Juge qu’il ne reconnaît pas le meutrier, qu'il s'est trompé d'individu ; il était le seul témoin le soir du meurtre, il faisait nuit, il n’est plus sûr de rien. Non-lieu donc.



Il va le tuer lui-même.

On est ravi, au début, de voir cet homme désespéré décider de se venger. Quelque peu angoissé de commettre son premier meurtre, Nick le tue. Dès qu'il apprend la nouvelle, Billy, le grand frère du tueur et chef du gang, est décidé à faire la peau à ce gars en costard.

Nick manque évidemment se faire tuer dans la rue. Il rétorque, tabasse et se fait poursuivre par la horde dans une scène d’anthologie. On ne respire pas une seconde pendant ce quart d'heure haletant. Pour éviter lui-même la mort, Nick doit bien se défendre... Quel soulagement de voir une voiture enfermant un vil individu plonger depuis le haut d'un parking d'immeuble, pour atterrir, sous les yeux incrédules des racailles, cent mètres plus bas sur le bitume.

Les conséquences ne sont font pas attendre. Coup de fil de Billy à Nick (qui avait fortuitement balancé sa mallette près du parking) : Je vais tuer toute ta famille maintenant. Tu joues sur mon terrain, tu vas payer.


"Houuuuaaaaa! "

Pourquoi est-on heureux que la bataille s'amplifie, et que Nick l'accepte sans faiblir ? Je ne pense pas qu'on aime cette idée de vengeance, la violence n'a rien de rationnel ni d'esthétique. On est entrainé par elle, au même titre que Nick, persuadé de maîtriser ses pulsions alors qu'il est simplement possédé par la froide détermination de la vengeance..., mais il ne fera qu’imiter son adversaire jusqu'à l'extinction de sa famille. L'attrait de la violence n'est pas seulement bestial: les animaux ne se vengent pas et ne se font pas la guerre. Pire encore, l'assassinat de sa femme et de son second fils peut sembler n’être qu’un prétexte pour redoubler de violence. Par exemple: on notera que, dès lors que sa femme est morte et qu'il n'a plus à cacher quoi que ce soit à quiconque, Nick opère sur lui-même une modification impressionnante: oubliés la cravate, l'allure de cadre supérieur. Il revêt le blouson de son fils; il se rase le crâne. Comme s'il se révélait à lui-même. Une fois sa maison détruite par les bazookas, que lui reste-t-il donc à "protéger"? En ayant voulu faire justice lui-même à la mort de son fils, pouvait-il décemment croire qu’il « protègerait » sa famille, en sachant que la réponse à son acte serait immédiate ? Il y a une grande responsabilité dans le choix de déclencher, et pire, de poursuivre la guerre; évidemment Nick n'y pense pas, et nous, spectateurs, n'avons pas envie d'y penser, solidaires vengeurs que nous sommes.


Le gang des frappes

Et pourtant, on désire que Nick soit autonome dans ses décisions, car on désire tout autant cette violence enrobée dans la cause universelle du Justicier solitaire. La sympathie que nous ressentons pour lui vient de son côté "vieux schnock", qui n'a aucune chance face à une horde de hyènes plus puantes encore que Fogiel. Mais quand les meurtres s'échangent au ping-pong, on se dit qu'il est plus que temps d'arrêter. Nick lui-même le voudrait mais il ne le peut plus. C'est là qu'est le génie du réalisateur: il introduit une distance entre Nick et nous. Lorsqu'il prend la décision de liquider tout le gang, Nick accepte qu'il n'y a pas de possibilité de retour en arrière. Le flic l'avait prévenu : il n’y a plus moyen d’arrêter ce que vous avez déclenché. Vous croyez que parce que vous êtes riche, vous avez le droit de tuer ces gens? Encore possède-t-il une certaine aura, lorsque, de son costard vêtu, il se rend dans les bas quartiers avec son couteau pour venger son fils. On espère alors, selon l'illusion romantique, qu'il soit un héros différent des voyous.

Ici Nick s'est échappé de l'hôpital et s'est rasé le crâne pour ressembler à une frappe


L'avant-dernière scène achève de nous convaincre du contraire... âpre vérité! Après que Nick a tué tout le gang avec des armes de gros calibre - du genre de celles qui laissent un trou d'un mètre de diamètre dans le mur-, Nick et Billy se retrouvent gravement blessés, côte-à-côte sur un banc, incapables de faire le moindre geste. Seuls dans une église désaffectée. Un lieu propice au pardon, mais d’où l’Esprit s’est enfui pour les besoins de la cause vengeresse. Billy semble pleurer... A-t-il des regrets? Entre Billy et Nick s’ensuit un échange de regards dont on ne sait s’ils sont de haine ou de mutuelle admiration. Le jeune Billy est un modèle pour Nick, parce qu'il est jeune, qu'il a l'âge de son fils et qu'il tue sans émotion: c'est à ce point de détachement que Nick doit parvenir pour assouvir sa vengeance. Nick est également un modèle pour Billy car, sous ses dehors de vieux "schnock" qui ne connaît rien au milieu, il est invincible et plus déterminé qu'eux tous. Or, et là est l'âpre Vérité, Nick a une faille: après un temps de silence, Billy lui dit : «Non mais regarde ce que j’ai fait de toi. On dirait que t'es un des nôtres maintenant». Nick est devenu un voyou, non pas tant pour protéger sa famille ou pour se prouver qu’il en avait, que pour prouver qu’il en était. Impassible, Nick sort son arme : « T’es prêt? » demande-t-il à Billy. Il est vraiment des leurs, car, sans aucune pitié, il le tue.


"T'as vu ce que j'ai fait de toi?"

Le film aurait pu se terminer ici. Le "héros" condamné car incapable de pardonner. La boucle bouclée.

Mais une espèce d'happy-end vient gâter ce qu'il y avait d'appréciable dans le héros illustrant de façon sanguinolente la stérilité de la vengeance. Non! Il faut un message du type: vous avez bien eu affaire à un héros. Nick retourne donc chez lui, couvert de sang, mourant. Il allume la télé, passe un film où toute sa famille est réunie pour un anniversaire... Le flic arrive, impressionné de trouver Nick en vie, et lui annonce que son deuxième fils, grièvement blessé, a commencé à se remettre de ses blessures. Alors Nick émerge de sa torpeur, revenu à la vie comme par miracle; ses yeux brillent de joie. Par cet éclat dans ses yeux on nous dit que Nick a finalement obéi à sa volonté de sauver sa famille, qu'il a maîtrisé cette surenchère de violence, et que jamais il n'a cédé à l'imitation des petites frappes. En réalité, Nick s’est abaissé involontairement jusqu'à oublier sa famille... Son deuxième fils n'a plus de raison de vivre: il ne lui restera ni mère, ni frère et son père sera sans doute incarcéré (comble de l'ironie: on escomptait "un a deux ans" pour la frappe).


Néanmoins, ce film est très bien fait, il souligne notre penchant trop humain à appliquer le principe d'"oeil pour oeil, dent pour dent". Je me souviens que mon professeur d’anglais, au collège, nous disait, presque en se vantant : Si l’on tue mon enfant, je n’attends pas, je prends mon pistolet et je me charge du meurtrier"... Il y a un romantisme égoïste à faire justice soi-même. Une idée confuse mais présente en nous tous, que la Justice ne fait pas son travail. Dans le film, cinq ans pour un meurtre de ce genre est inadmissible. Le film s'appelle "Death sentence", ce qui signifie: Peine de mort. Justice tribale. Guerre des gangs : on pourrait être tenté d'interpréter "Death sentence" comme un plaidoyer contre la peine de mort puisque celle-ci s'apparente à la vengeance sordide. En outre, la déchéance finale du héros est éloquente. Drames familiaux: n'est-ce pas le cœur du problème? Tout le monde se bat pour son clan, pour sa famille, pour sa cause. Et puis, Nick est un gang à lui tout seul puisqu’il est venu à bout du gang. Et ce n'est pas flatteur pour lu.

Il ne faut pas désespérer des fins des films américains. Le dernier film de Sean Penn, Into the Wild, s’il ne se place pas dans la catégorie des films d’action, n’en est pas moins lumineux : en tous points, il s'oppose à Death Sentence. Il part de la même croyance que l'on ne peut compter que sur soi, mais parvient à une conclusion radicalement différente. Into the Wild: sans doute est-ce le meilleur film que j’aie vu depuis longtemps. Il est des films que l'on commente, il en est d’autres qu’on admire, sans voix!



> BONUS < :





17/11/2007

Dr House, drôle de monstre


Vous connaissez peut-être la série Dr House et son personnage du même nom ? Non ? Eh bien, sans doute est-ce l’occasion d’apprendre à le connaître. Comme avec mon billet sur Saturnin dont je reprends ici la rigoureuse et scientifique méthode, je m’en vais portraiturer cet antihéros afin de vous éclairer de ma lampe torche sur les raisons de son succès fou.

Dr House est mal élevé, misogyne, drogué, grossier avec ses patients, insolent avec sa patronne, divorcé et n'a qu'un seul ami. Pour équilibrer la balance, c'est un médecin de génie. Or, il est bien humain, car il souffre : il a mal à la jambe et s’appuie sur une canne pour marcher. Sa méchanceté s’explique. Sous cet aspect, nous pouvons le comprendre et le supporter. En revanche, House ne deviendra jamais un héros, parce que son comportement dépasse les bornes de l'excusable: en effet, celui-ci a le toupet de ne jamais tomber amoureux. Comment des fans qui regardent des séries pour se piquer d’une dose quotidienne de violence, d’amour et de sexe, pourraient-ils supporter ces joutes verbales qui, à elles seules, tissent l’action et le dénouement d’un épisode (il s’agit à chaque épisode d’une enquête sur le diagnostic d’une maladie) ?

Anti-héros, pourtant révéré par ses « fans »... comment cette contradiction est-elle possible, demandez-vous? Eh bien, peut-être ne s'agit-il que d'un paradoxe! Gregory House est doté d’un esprit aussi vif que celui d’Oscar Wilde. Ses "vannes", aussi méchantes soient-elles, viennent à point nommé nous informer de tout ce qu’il ne faut pas dire, faire ni penser dans une société soucieuse du respect de tout comportement dangereux pour la santé. Paradoxalement la lucidité de House, qui n'est pas drôle, fait rire. Notre hilarité obéit sans doute, comme on dit, au mécanisme de « renversement des valeurs ». Si l’on rit avec lui, n'est-ce pas parce que House dit crûment ce que nous pensons sans (avoir le droit de) l’exprimer? Parce qu'il ridiculise ce qui est parfait?


Avant la prise de médicaments


Son humour passe sans danger : House est athée, fainéant, porte des baskets neuves, boude la cravate... Bref, c'est l'idéal de l’hominidé moderne, darwinien dans sa façon de traiter les patients comme des chiens, libéré, libre dans sa tête. Toutes les conditions d'impartialité sont réunies pour qu'il profère certaines vérités de façon crédible. Mais ses blagues sur des sujets tabou, pourquoi nous font-elles rire ? ... Au temps où le blasphème était puni de mort, il y avait le sacré: par définition le sacré est ce à quoi on ne touche pas. Voilà ce qui rendait le blasphème et l’interdit d’autant plus attirants (pourquoi les mots moyenâgeux de sacrebleu, et sapristi nous sont-ils restés ?(1)). Or, qu'est-ce qui est tabou, de nos jours? Ce n'est pas le "religieux". De nous jours, le sacré subsiste, plus intouchable peut-être: politisé, il est descendu dans nos mœurs. Nos comportements personnels sont sacralisés, quels qu'ils soient. Ils sont sacrés puisqu'ils émanent de la source unique de liberté, multipliée à l'infini: l'individu souverain. Un joli rêve, pourtant conforté par la Loi et le Droit. Voilà précisément ce dont House se moque, jour après jour, quoi qu'il dise et fasse. Il n'est jamais tendre avec ses patients, ni avec les gens de manière générale. Mais il reste dans l’humour, et ne s’aventure pas sur un terrain polémique. Il peut ainsi proférer ses néo-blasphèmes, parce qu'il est infirme. Devant l’écran, nul doute que beaucoup de ses fans prennent des notes et compilent ses réparties; seulement les conditions dans lesquelles le fan pourrait à son tour faire revivre cet humour ne se produisent jamais –car tout le monde n’est pas un médecin de génie, ni ne possède cet esprit-, le fan est par conséquent condamné à répéter lesdites vannes devant son miroir!

A sa décharge, House n’a sans doute pas conscience de son ignominie, étant isolé et protégé du jugement de la société par sa canne misanthropique... laquelle canne le rend évidemment intouchable. Il a même sa place de parking handicapé grâce à cette canne; et il menace de ne plus travailler si on la lui ôte. S'il échappe à la condamnation, c’est parce qu’il est l'individu sacré dont émane une Vérité à laquelle tous, y compris nous, viennent se ressourcer. Sa canne, justement, n'évoque-t-elle pas le sceptre de la royauté? Certes, c'est un roi ridicule et mal élevé, poussant dans ses retranchements la logique de l'individu Souverain-Bien-Fin-ultime de lui-même...

La morale est sauve, Dr House est abject, trop asocial pour que l'on ait envie de l'imiter et donc de l'aimer. Mais n'est-ce pas cela qui est inquiétant, ce refus des scénaristes de nous attacher à lui? Car on l'aime davantage pour ses blagues que pour ses qualités humaines!... En fait, il ne s'agit pas de trancher sur le fait qu'il soit humain, trop humain, ou simplement inhumain. Ces deux assertions voilent la réalité. Plutôt que statuer de manière péremptoire, il faut lui donner la question:

Qu'est ce qui nous retient de déblatérer de telles blagues et d'adopter un tel comportement, si ce n'est le fait que nous ne sommes ni infirmes ni aussi intelligents?


(1) "Pourquoi les mots de sacrebleu, sapristi nous sont-ils restés ?" : ces mots sont les dérivations respectives de « sacré Dieu » et de « sacrisitie ». Des blasphèmes. Les êtres humains, malins, ont modifié un peu les mots pour rendre l'injure passe-muraille et passe-temps. C'est un peu la même chose, de nos jours, que la substitution de « mercredi » à "m***". Pourtant, ce dernier mot censuré pour la bienséance des enfants exprime un produit naturel à l'homme. Voilà comment l'on peut expliquer cette substitution d'un mot qui n'a rien de blasphématoire: la véritable substitution c'est l'exigence de propreté extérieure et d'amour de son propre corps qui a remplacé l'exigence de propreté intérieure (ou beauté intérieure, comme disent les méchants laiderons), celle-ci étant censée représenter celle-là! Ha! Ha! ha!

30/10/2007

Sentences de saint Isaac le Syrien


saint Isaac le Syrien

Saint Isaac le Syrien a vécu au VIIe siècle. Il fut moine, évêque et ermite, un grand saint. Comme son nom l’indique, il vécut en Syrie. Il a laissé des pensées à la postérité, plus connues sous le nom actuel de « Sentences ».

Il est dommage que les pasteurs n’emploient plus ce langage si simple et pourtant si beau pour édifier leurs ouailles, avec autant de rigueur et d’amour. Et pourtant, lorsque l’on considère que saint Isaac est un saint à la fois catholique et orthodoxe, un saint qui a inspiré la piété musulmane, unsaint qui se vit même pris en exemple par des protestants, n’y a-t-il pas de quoi s’émerveiller devant l’universalité (katholikós= universel) de la sainteté, dont la voix se moque éperdument des siècles qui passent, et traverse, tel un éclair, l’éternelle corruption des temps ? Les paroles du Christ, nous est-il dit, ne passeront point.



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Quand tu as rempli ton ventre, évite, si tu ne veux point t'en repentir, d'explorer le divin. Comprends bien ce que je te dis : le ventre rassasié exclut la connaissance des mystères de Dieu.



Si un cavalier en selle te tend la main pour recevoir l'aumône, ne la lui refuse pas, car en cet instant, indubitablement, sa pauvreté égale celle d'un mendiant.



De même que l'eau représentée par un paysagiste sur une muraille est incapable d'étancher la soif - de même en est-il de la parole que l'action ne vient pas justifier.



Celui qui s'est empli du sentiment de ses péchés est supérieur à celui dont la prière ressuscite les morts. Mieux vaut passer une heure à soupirer sur l'état de son âme que d'apporter au monde entier l'aide de son regard. Parvenir à se voir soi-même, voilà qui est plus désirable que de voir les anges.



La première des passions est l'amour-propre ; la première des vertus - le dédain de la quiétude.



La mère qui apprend à marcher à son fils s'éloigne de lui, l'invite à venir vers elle ; mais lorsque, dans cette tentative, il chancelle et tombe, vu la faiblesse de son jeune âge, alors elle accourt et le prend dans ses bras. Ainsi la grâce divine porte et instruit les hommes dont le coeur simple et pur s'est livré aux mains de leur Créateur.



L'humilité est la parure de la Divinité. D'elle s'est revêtu le Verbe fait chair, à travers le corps duquel elle est devenue nôtre. Quiconque s'en revêt réellement s'assimile à Celui qui est descendu de sa splendeur, en recouvrant sa gloire d'humilité, afin que la création ne fut point consumée par sa vue trop manifeste.




Quand l'homme d'humilité s'approche des bêtes sauvages, à peine l'ont-elles considéré que leur nature féroce se dompte : elles s'avancent vers lui comme vers leur maître, baissent la tête, lèchent ses mains et ses pieds, car elles sentent, émanant de lui, le même parfum que celui d'Adam avant la chute.




Nulle des voies du monde ne procure la paix aux hommes, tant qu'ils ne viennent point à l'espoir en Dieu.




La miséricorde est contraire à la justice. Celle-ci égalise selon une mesure commune ; elle donne à chacun ce dont il est digne, sans admettre de faveur ni de partialité. Mais la miséricorde due à la peine ressentie, se penche sur chacun avec compassion ; elle ne rend point le mal à celui qui le mérite, et restitue le bien avec une grande surabondance.




Souviens-toi que le Christ est mort pour les pécheurs et non pour les justes. C'est une grande chose que de s'affliger pour les méchants et de faire plus de bien aux pécheurs qu'aux justes mêmes.




Ne sépare point le riche du pauvre et n'essaie pas de distinguer celui qui est digne de celui qui ne l'est point ; que tous les hommes soient égaux à tes yeux, en vue de bonnes oeuvres. De cette manière tu pourras amener au bien les indignes eux-mêmes, car l'âme, par l'intermédiaire du corps, est attirée vers la crainte de Dieu. Le Seigneur n'a-t-il point partagé la table des publicains et des femmes de mauvaise vie, sans éloigner de lui les indignes, cherchant ainsi à inspirer à chacun la dite crainte pour conduire les hommes par le corporel vers le spirituel ? Ainsi donc, tu accorderas les mêmes bienfaits, les mêmes honneurs, au juif, à l'infidèle, à l'assassin, d'autant plus que lui aussi est un frère pour toi, puisqu'il participe à la même nature humaine.




Quand tu vois ton frère en train de pécher , couvre le du manteau de ton amour.




Si tu n'obtiens point la solitude dans ta pensée, isole-toi dans ton corps. Si tu ne peux soutenir l'effort corporel, que ce soit dans ton esprit qu'il prenne quelque peine. S'il ne t'est point donné de veiller debout, veille assis ou couché. Si tu es incapable de jeûner pendant deux jours, fais-le jusqu'au soir ; si cela même t'est trop dur, garde-toi pour le moins de la satiété excessive. Si ton coeur n'atteint point la sainteté, que ton corps demeure pur. Si tu ne pleures pas dans ton coeur, couvre de larmes ton visage. Si tu ne sais pratiquer la miséricorde, confesse que tu es un pécheur. Si tu ignores l'art de pacifier, abstiens-toi d'attiser les discordes. Si le zèle te fait défaut, évite, ne fût-ce que dans tes pensées, de te représenter comme un oisif.


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