27/09/2007

Suicide Party, acte II


M. André Gorz, suicidé approuvé


Le suicide (assisté et collectif) a tellement la cote que les gueux ne peuvent pas saisir son concept naturellement. Nous avons déjà bénéficié l'an dernier, à la même période de l'année, d'une tentative de campagne pro-suicide par M. Jean-Jacques, le médiateur des idées sublimes traduisant pour le peuple. Je remarque d'étranges similitudes dans l'orchestration de ces publicités pro-mort, et j'aime partager ma joie. L'enjeu de ce débat est très grave. Il s'agit de rendre quotidien cet exemple issu de la Grammaire française et impertinente :

"Il conduit avec prévenance sa délicieuse vieille maman impotente chez le vétérinaire pour la faire piquer".(1)

Il est certain que ce ne sont pas avec des phrases de ce genre qu'on arrivera à faire avancer les choses. Il faut des histoires plus sympathiques, un peu plus humaines.
Alors on recommence, avec les mêmes ingrédients-choc, de préférence en automne, quand les gens sont un peu plus déprimés et puis... On enveloppe le vilain suicide d'une histoire d'amour à faire pleurer dans les chaumières. Voici le résumé, en quelques mots:

deux vieux gauchistes entre qui l'amour est si parfait qu'ils ne peuvent plus supporter de vivre. Deux vieux romantiques pour qui l'Amour est la valeur absolue, au nom de laquelle ils se tuent...

Se tuer ensemble, tous ensemble, c'est moins triste que d'être retrouvé pendu tout nu, seul au petit jour, au milieu de sa chambre. Et l'argument "tu meurs, je meurs": plus fort? tu meurs !

J'ai parlé plus haut d'exemples frappants. M. Jean-Jacques Bourdin en avait donné un, fondé sur la même intrigue de l'amour plus fort que la mort. Son couple choisi avait, lui aussi, tout prévu, en chargeant leur sentimental bourreau de raconter l'"événement" à M. Bourdin. Ils avaient été comparés à Roméo & Juliette et le bourreau avait pris les accents de Shakespeare. C'était tragique à vous donner le hoquet. Tout ça pour ça me demandez-vous? Mais oui, madame.

Or, un exemple frappant est encore plus charmant lorsqu'il est libre-penseur, disciple de Jean-Paul Sartre et cofondateur du Nouvel Observateur : j'ai nommé André Gorz (et sa femme Dorine). Gorz est écrivain de talent, en plus d'avoir été reporter et philosophe brillant. Son suicide parachève donc une vie courageuse de méditation intellectuelle. Nul doute que son geste final est le fruit de longues réflexions morales (2). "Libé" nous fait un extrait promotionnel de sa dernière Lettre à D., publiée il y a un an déjà:

Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous ­avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

Mais de quelle espèce est leur paradis?... Un paradis de papier, sans doute, puisque, dans ce torchon on ne parle pas tant d'André que de son oeuvre... Voici que le suicide confirme le chef-d'oeuvre, rangeant le livre au rang de prophétie. "Vraiment, cet homme était un visionnaire! Il avait prévu sa mort"... Au Panthéon de l'Education nationale, il gagnera une renommée pour l'éternité. Lorsque l'euthanasie sera l'élément clé du meilleur des mondes après avoir été présentée comme un moindre mal, on proposera aux candidats du bac des écritures d'invention ayant pour thème et mission de "glorifier l'Homme nouveau, qui avait posé, par un acte symbolique, un choix existentiel sur fond nauséabond de judéo-christianisme. Soutenez votre point de vue par des anecdotes de fins de vie volontaires dans votre entourage."

Hormis les hurlements d'admiration unanimes des commentaires de Libé, tous réglés sur le même mode, on pourrait tout autant s'exclamer: "Quel courage de planifier sa mort !" Certes, n'est-il pas plus rassurant de quitter cette terre en sachant qu'on parlera de nous à la Une de
libération et du monde en simultané, que l'on sera décrit comme un amoureux des temps modernes au moment de la mort?...

Ce qui sera peut-être moins héroïque, c'est lorsque ce genre d'actes se démocratisera, se légalisera. Le choix même de rester en vie se réduira, les éloges seront... inexistants...


J'en veux pour preuves ces paroles prophétiques
de M. Jacques Attali. J'écris "prophétiques", mais le terme "planifiées" serait plus approprié, bien que moins poétique... M. Jacques Attali, donc, nous offre ces belles phrases dans son livre tout aussi charmant, l'homme nomade, 2005 (Ed. Livre de Poche).


L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit : la logique socialiste c’est la liberté, et la liberté fondamentale c’est le suicide ; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société.
ou encore,

Dès qu’il dépasse 60/65 ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte alors cher à la société ; il est bien préférable que la machine humaine s’arrête brutalement, plutôt qu’elle ne se détériore progressivement.

Il en a assez dit, non? P

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(1) Dans cette même Grammaire française et impertinente, parue chez Payot, on trouve des exemples aussi charmants que: "Frankeinsten, Dracula, Landru, Pie XII, Al Capone sont des noms propres". "Bernard a cassé tous les vitraux de la cathédrale de Chartres avec sa fronde". "Au rallye des landaus, beaucoup de pneus et de bébés ont crevé". "Même le suicide de sa mère ne parvint pas à le dérider" "Pardonnez-moi, je suis pressé, je dois assassiner ma mère". "Le chauffeur routier a souri au bambin après l'avoir ecrasé avec son camion". "Beurk! c'est vous qui avez fait ça, demanda le médecin à la jeune accouchée en lui présentant son bébé." "Sais-tu, petit fripon, que tu viens de tuer ta grand-mère?
Bref, ces exemples rendent amusants et sympathiques le suicide, l'euthanasie, l'avortement, le meurtre, etc. C'est aux enfants à qui ce livre est destiné... Ces exemples sont cités dans le livre très instructif, et très bien écrit, de Vladimir Volkoff: Petite histoire de la désinformation, Ed. du Rocher., 1999, p.166.

(2) Jadis, les gens qui planifiaient leur suicide étaient considérés comme des obsessionnels sinon des fous (préjugés que tout cela!). Ainsi l'auteur du manuscrit trouvé à Saragosse, Potocki, avait poli sa balle de revolver pendant très, très longtemps, avant de se la tirer dans la gorge.

14/09/2007

De quel bord est la mode?

Classe et mode à la fois, une star du bobo-chic, une des jumelles Olsen


A tous ceux qui s'interrogent sur la mode, à sa laideur toujours plus ostensible, je me propose de donner une explication banale, mais éprouvée. La mode est dangereuse. Illustrons cette thèse par le portrait d'une lectrice anonyme du magazine Elle, c'est-à-dire le produit (virtuel ou réel) de la lecture de ce genre de magazines. Il s'agit d'un portrait fictif d'une personnalité virtuelle mais dont l'idéologie est réelle. Je m'engage donc, à peindre par petites gouttes sa beauté intérieure rebelle, puis extérieure, telle une chrysalide devenue papillon de nuit.


Je ne m'attarderai pas à brosser son portrait physique : savoir qu'elle pense ressembler à Charlotte Gainsbourg mâtinée de son père en plus propre, c'est assez. Portrait moral? Elle vient de s'acheter la dernière chaussette Vuitton, et des ballerines Marc Jacobs. Elle a aussi succombé au sac Charlotte de Darel, sac au nom de Charlotte Gainsbourg, si belle, si nature. Bien sûr, elle lit la Bible Elle (Dieu est une femme, c'est prouvé dans Dogma). Elle vélibe à présent dans les rues de Paris, attachant son sac de luxe à son guidon, et non pas sur son panier, parce qu'elle n'est pas de l'"amicale des cathos de la Baule", faut pas pousser non plus! Vous avez compris, Elle et elle roulent à gôche. "L'avis top tendance c'est de voir dans le Vélib' l'avenir de la gauche", écrivent les intellectuelles de Elle.

L'amie de Bertrand Delanoë pédale avec son Vélib' sans qu'on sache jamais où elle va . Aujourd'hui, elle accepte de nous livrer son secret: elle se rend à une petite librairie dans le Marais; afin d'acheter le dernier opus d'Olivier Adam, A l'abri de rien. C'est un roman engagé: "ça ne se voit pas tout de suite que c'est un roman engagé. Son style neutre, pudique aux allures de documentaire, en fait un chef-d'œuvre absolu", lui dit le libraire... Pas besoin de vérifier si c'est bien écrit, ils en ont parlé sur Canal, bref que du bonheur subversif à lire pendant que son copain sera au match de rugby.



Vous voyez que cette même star en plus d'être belle et chic, est engagée. C'est écrit derrière elle, au cas où elle l'aurait oublié


A la question niaise qu'on lui pose parfois, " Comment que ça se fait que t'es à gôche, toi qui es si bien sapée?", elle répond avec conviction et modestie qu'un événement sans précédent a changé la face de la France et des françaises. Ségo a modifié la face des institutions en permettant à toutes les femmes, mêmes celles de la Cellule du Parti, de s'identifier à elle par la voie du "vêtement à la mode". Ainsi, les fashionistas contribueront, modestes militantes, à renverser la tendance à babord toute. Et les femmes élégantes ne seront plus des "salopes" ("salaud" étant employé par feu J.-P. Sartre pour désigner toute personne de droite). L'inversion des valeurs participant du progressisme infini évolue en ce sens; les billets doivent changer de banque, donc de bord.


Adulée des bobos fashion en herbe, l'actrice K. Dunst déteste Bush et pense que la vie serait meilleure si tout le monde fumait du shit



Etre bobo-chic découle du fait d'être riche (c'est un signe extérieur de richesse donc aussi, un snobisme).
Se faire faire son suaire chez Dior, ainsi que Boris Vian le préconisait, quelle classe tout de même ! C'est la marque d'une ultime et ô combien courageuse dérision face à la mort et inversement, c'est l'indice d'un matérialisme éblouissant et conquérant. Une personne pauvre ne porte pas de veste griffée ni des paires de chaussettes à 150 euros la paire. Etre bobo-chic avec inventivité consiste à piocher parmi les genres des loosers faussement pauvres, le look du rocker drogué par exemple. C'est piocher également dans tous les styles pour se donner un genre éclectique, rattaché à aucun milieu social en soi déterminant donc contraignant. Une veste blanche made in Ibiza, un slim moulant de chez Gap, babies à talon aiguilles vintage, bonnet péruvien Yves-Saint Laurent, marcel Petit Bateau et pochette Vuitton, composent la garde-robe de la bobo modèle. Cela donne l'allure faussement pauvre par sa laideur provocatrice, mais classe par la cherté de ses pièces. Rouler écolo et manger bio, c'est nature mais ça coûte cher. Quand c'est faux c'est plus beau ! Mais elle n'est pas bête, la guêpe, elle refuse d'être nivelée par le bas.

La lectrice de Elle aime à se rappeler cette anecdote d'Ophélie Winter, arrivant en dodoche à une soirée R'n'b, devant des racailles déconfites et marries, car celles-ci s'attendaient à la voir débarquer dans une
rutilante BMW. Shame on you ! La lectrice de Elle ne fera jamais cette erreur! L'arme fatale, n'est-ce pas la classe, concept plus féminin et prosélyte que le chant de l'Internationale ou la tonsure à zéro. La classe c'est plus en rapport avec le Sentiment à l'honneur par la féminité retrouvée des élites. Le tip'top' est de montrer qu'on est à gauche avec ses sapes. mais l'est-on vraiment? Tout le mystère, toute l'aura de la bobo-attitude est là. Quel bonheur si toutes les électrices pouvaient ressembler à leur élue ou à leur bobo star favorite, elles gagneraient en pouvoir d'achat, en émotion! Le Sentiment oscille sans cesse ni heurt entre la mode extensive et les valeurs morales intersidérales de José Bové. La mode avance comme le progrès: plus c'est laid, plus c'est à gauche. La subversion visuelle propre à cette mode se double d'une conviction sans précédent : être engagé, c'est possible, en portant des vêtements ignobles et chers. Pis: être engagé est devenu tellement à la mode que c'est devenu obligatoire.

Nous terminerons notre portrait de la liseuse de Elle par les paroles d'une chanson, à propos d'une altermondialiste bobo, signée par le génial, et regretté Philippe Muray.



Tombeau pour une touriste innocente
P. Muray, in "Minimum Respect"

Philippe Muray, auteur peu engagé

Rien n'est jamais plus beau qu'une touriste blonde
Qu'interviouwent des télés niponnes ou bavaroises
Juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe
Sous la hache d'un pirate aux manières très courtoises.

Elle était bête et triste et crédule et confiante
Elle n'avait du monde qu'une vision rassurante
Elle se figurait que dans toutes les régions
Règne le sacro-saint principe de précaution

[...]

Elle avait découvert le marketing éthique
La joie de proposer des cadeaux atypiques
Fabriqués dans les règles de l'art humanitaire
Et selon les valeurs les plus égalitaires

[...]

Sans vouloire devenir une vraie théoricienne
Ellse savait maintenant qu'on peut acheter plus juste
Et que l'on doit avoir une approche citoyenne
De tout ce qui se vend et surtout se déguste

[...]

Dans le métro souvent elle lisait Coelho
Ou bien encore Pennac et puis Christine Angot
Elle les trouvait violents étranges et dérangeants
Brutalement provoquants simplement émouvants

[...]

Elle se voyait déjà mère d'élèves impliqués
Dans tous les coollectifs éducatifs possibles
Et harcelant les maîtres les plus irréductibles
Conservateurs pourris salement encroûtés

[...]

Elle disait qu'il fallait réinventer la vie
Que c'était le devoir du siècle commençant
Après toutes ces horreurs du siècle finissant
Là-dedans elle s'était déjà bien investie

[...]

Faute de posséder quelque part un lopin
Elle s'était sur le Web fait son cybergarden
Rempli de fleurs sauvages embaumé de pollen
Elle était cyberconne et elle votait Jospin

[...]

L'agence Operator de l'avenue du Maine
Proposait des circuits vraiment époustouflants
Elle en avait relevé près d'une quarantaine
Qui lui apparaissaient plus que galvanisants

[...]

Elle est morte un matin sur l'île de Tralâlâ
Des mains d'un isIamiste anciennement franciscain
Prétendu insurgé et supposé mutin
Qui la viola deux fois puis la décapita

C'était une touriste qui se voulait rebelle
Lui était terroriste et se rêvait touriste
Et tous les deux étaient des altermondialistes
Leurs différences mêmes n'étaient que virtuelles

12/07/2007

Hellboy ou le navet diabolique !


Hellboy, diablotin portant un chapelet à la main gauche


Hellboy, ou comment un film gentil se révèle être porteur d'une idéologie subversive.


A priori, tout va bien.


Hellboy est né en enfer, il est donc fils du Diable et partant, antichrist, mais ce n'est pas cela qui fait de lui un méchant. En naissant, il avait certes le faciès d'une gargouille, des cornes et une queue, je vous le concède, mais il a été adopté par un humain. N'est-il pas la preuve vivante que l'on n'est pas déterminé par son biotope? Ce sont ses « bons » choix, ses actes humanistes et ses « coucou tendresse » à sa fiancée, ses petites réparties qui témoignent de son humanité -humanité d'autant plus touchante qu'elle n'est pas innée, mais bel et bien acquise. Oui. Envers et contre le destin, envers et contre le papa diabolique.

Tout va bien madame la marquise, c'est un démon qui n'oublie pas qui il est, car il porte dévotement le chapelet que son père lui a légué.

Hellboy, le garçon de l'enfer, abat les méchants à coups de balles made in Vatican...

"Oh ! Que de spiritualité, quelle absence de préjugés contre la Religion catholique ! Les héros ne sont pas anticléricaux ! C'est merveilleux", se diront les coeurs purs.

Là où tout se corse, c'est lorsque l'on sombre dans le fantastique.... Les tueurs sadomasochistes, immortels (réincarnés) et diaboliques d'Hitler sont légion; le père adoptif d'Hellboy, spécialiste en occultisme les a confrontés lors de la guerre, et peut témoigner de leur authenticité. C'est le père adoptif d'Hellboy qui a prié le chapelet et qui l'a donné à Hellboy; la vue de ce chapelet aidera d'ailleurs Hellboy, lorsque viendra l'Apocalypse et qu'il devra faire le choix décisif... Et alors, il résistera au diable... il dira non au Destin, m*** au Diable et tout ira très bien.

Mais de qui se moque-t-on?

Dans cette histoire pathétique lue et approuvée par Le Monde, Libération et autres sommités journalistiques, on feint de donner à la religion une importance pour mieux la rabaisser au rang de niaiserie. Comment cela est-il orchestré ? Eh bien, de la manière la plus simple du monde: en mettant sur le même plan la religion et le fantastique. Ainsi, dans le monde propre de la fiction, pendant le temps que dure le film, nous pouvons tout aussi bien croire aux effets bénéfiques du chapelet qu'au monstre joliment nommé « Cerbère de la résurrection »... Ne nous inquiétons pas ! Le fait de croire à des fadaises, cela ne remet pas en cause notre intelligence ! Non, il ne s'agit que d'un film. Le visionnement terminé, nous mettons joyeusement dans le même sac toutes ces superstitions, d'autant plus pitoyables qu'elles ne sont pas ouvertement critiquées. Après tout, ne sont-elles pas présentées sous un jour favorable, puisque, pour une fois, on ne nous montre pas de sombres chevaliers de l'Opus Dei roulant pour l'Eglise? Ici les méchants sont vraiment diaboliques et les gentils vraiment chrétiens... Et le héros est un personnage de BD avec des cornes limées et le diable se réincarne en Raspoutine jusqu'à la fin des temps !


Un des amis, très réaliste, d'Hellboy


Hélas, ce film n'est pas unique en son genre. Il s'inscrit dans une tendance récente de navets hollywoodiens. Car ce qui s'applique à Hellboy vaut pour les délirants Constantine (Keanu Reeves et Rachel Weisz), la fin des temps (Schwarzie), Van Helsing, et L'Associé du Diable (Al Pacino, et Keanu Reeves), etc. Il s'agit d'oeuvres dont le message est bien plus pernicieux que les films ouvertement libre-penseurs, car on ne voit pas le Mal venir. Enfin, comme le rappellent un personnage de la Fin des Temps, le soit-disant infirme dans Usual Suspects, et le poète Baudelaire:

« La plus belle ruse du diable, c'est de faire croire qu'il n'existe pas ».

Et je vous le demande, qui irait croire à l'existence de l'Antichrist incarné par un si fantastique Hellboy?

23/06/2007

Le Journal d'une Antiquaire


Yvonne de Brémond d'Ars


Yvonne de Brémond d'Ars (1894-1976), grande antiquaire du siècle passé, que sa boutique du Faubourg Saint-Honoré rendit internationalement célèbre, fut aussi une femme de lettres renommée. Sous son véritable nom, elle publia son Journal d'une Antiquaire, relatant en plusieurs tomes, les coulisses de son métier, s'adonnant avec enthousiasme à des descriptions détaillées sur les objets de son amour: les antiquités.

Yvonne de Brémond d'Ars se met en scène aux prises avec des clients fantasques, auxquels elle vient le plus souvent en aide. Il s'agit, dans la plupart des cas, de gens faibles, que leur passion mène à la ruine. Ainsi, le comte Darius du Château fantasque est un fou, obsédé par l'idée de découvrir le trésor qu'un ancêtre du XVIIIe affirme dans un testament, avoir laissé dans un endroit introuvable de son château. Pour cela, Darius a saccagé tous les meubles:

Il n'y a plus âme qui vive dans ce château démantelé par une fureur de destruction plus terrible que celle des révolutionnaires (...). Est-ce seulement du passé que ces démolisseurs ont voulu tirer vengeance? Ce n'est pas impossible. La haine du passé, cela existe chez certains êtres incapables de le comprendre.

L'auteur, à la différence des ces barbares sentimentaux, aime le passé, et tout particulièrement l'art du XVIIIe siècle, dont elle a fait la spécialité de son métier. Il n'est qu'à parcourir les pages de ses livres pour se rendre compte que cet amour est une véritable passion. Cette passion à l'origine de sa vocation d'antiquaire est née de l'observation de l'art de la gravure, nous explique-t-elle. Non seulement l'art fait voyager dans le rêve, mais en outre il révèle des détails de l'histoire insoupçonnés. Paul Letasté, le héros de La dernière Carte, partage avec elle cette passion des estampes et gravures. Elle écrit à son propos:

Il me fit un jour cette remarque qui me frappa: « Certes les peintres du XVIIIe siècle ont, à leur manière, décrit la société dans laquelle ils vivaient, les grands personnages de la Cour, comme la vie familiale de chacun. Mais l'univers de l'estampe est infiniment plus riche que celui du tableau. Le graveur est, par sa technique même, plus près de la vérité que le peintre, par son souci minutieux de l'exactitude. Le burin fouille le décor ou le visage jusque dans des détails où le pinceau ne peut atteindre. »

Paul Letasté est un collectionneur avisé, certes, mais sa passion du détail et de l'histoire ne lui font-ils pas manquer l'essentiel d'une oeuvre, à savoir ce qu'elle a d'intemporel? On peut en effet connaître l'art et n'y rien comprendre... Beaucoup de personnages peints par Y. de Brémond d'Ars ne savent pas voir l'art. Des nouveaux riches, par exemple, ne s'enquièrent d'un mot qui leur est inconnu ("intimiste"), que pour le répéter dans un dîner (dans Le Cadeau du Roi).

C'est après un trésor que Paul Letasté court lorsqu'il épouse sa pupille Stella, de trente ans plus jeune que lui. L'antiquaire narratrice, chargée dans l'intrigue de remeubler l'appartement parisien pour la jeune Stella, prévient celle-ci :

Acquérir des objets est sans doute un moyen de préserver sa fortune, mais c'est aussi le désir de réunir ces objets pour leur beauté, leur valeur artistique, enfin pour le plaisir qu'on éprouve à en être entouré. Voyez votre mari, madame. Croyez-vous qu'il collectionne les estampes les plus rares et les plus belles en pensant seulement à ce qu'elles vaudront un jour? Non, il agit pour la joie des yeux et de l'esprit. De même, on tombe aussi bien amoureux d'une commode ou d'un bureau du XVIIIe que d'une femme. Cela est si vrai, que pour conquérir ce qu'il convoite, celui qui est touché de cette grâce n'a que le désir de la possession.

C'est cet aspect de l'amour traité par Yvonne qui va nous intéresser ici: en quoi peut-on comparer l'amour de la beauté et de l'Art, à l'amour tout simplement?


Sortie tout juste du couvent, sauvée par Paul Letasté de la misère financière, Stella ne saurait s'aveugler sur ses propres sentiments et confondre la reconnaissance et l'amour. Paul Letasté, qui est un magnat des affaires et en conséquence, un homme rusé, a trouvé le moyen de s'attacher cette perle rare : le jeu.

Paul Letasté [...] lui a [...] lui-même insufflé l'esprit du jeu pour la détourner d'autres tentations, auxquelles livrée à sa jeunesse et à sa curiosité, elle ne résisterait peut-être pas.

Sans doute Stella est-elle heureuse lorsqu'elle joue au casino et éprouve-t-elle l'impression de satisfaire sa passion, mais ne peut-elle pas se rendre compte que le jeu est un « véritable philtre » et qu'elle n'est elle-même que « l'instrument docile de cet enchanteur pervers »?

Veuve, Stella continuera à jouer, vendra ses meubles pour satisfaire cette détestable passion... Mort ruiné, non par le jeu de Stella, mais par une mauvaise gestion de ses affaires, Paul ne lui laissera en héritage que la passion du baccara et l'avènement d'une ruine imminente. L'antiquaire Yvonne reste en contact avec Stella et accepte de lui racheter ses meubles. Hélas! cette vente ne sert qu'à rembourser les dettes de jeu que Stella a contractées... Or, suite à l'évocation d'un « modeste immeuble de rapport du Ve arrondissement (...) de la porte Dauphine » dont Stella est propriétaire, la narratrice dresse l'oreille. Des vestiges d'enfance du Paris bohème de la Belle-Epoque lui reviennent en mémoire. Et soudain, l'antiquaire se souvient! son père avait un ami peintre dont la maison près de la porte Dauphine renfermait un atelier:

Je revoyais ce géant barbu à l'oeil bleu et rieur, tirant de grosses bouffées d'une pipe de mérisier. Il nous avait raconté qu'un matin d'été où il rêvassait devant le mur de son atelier, l'idée lui était venue, à lui qui ne faisait guère que des potraits, de couvrir cette surface avec une fresque. Il ôta les toiles accrochées et, s'inspirant librement des motifs d'un vase grec qui trônait sur une console, se mit à peindre avec frénésie une chevauchée fantastique où des Pégases, volant en tous sens, étaient enfourchés par des bacchantes.


Ayant suscité l'indignation des propriétaires suivants, cette fresque fut soigneusement cachée à l'aide d'une cloison de bois. Mais, grâce à l'intuition artistique et à la mémoire prodigieuse de notre auteur, Stella pourra sans nul doute être sauvée de la ruine... et un chef-d'oeuvre inconnu sera découvert ! Quelques jours plus tard, Stella et l'antiquaire assistent donc au «renflouement» de la fresque, ou peinture murale. Un richissime collectionneur hollandais est contacté; sitôt venu sur place, il achète. Il décide de transporter ce chef-d'oeuvre chez lui à Delft, mais pour se faire, l'arrachage par un restaurateur est nécessaire. Le collectionneur possède un restaurateur rien que pour lui, il s'appelle Edouard Boris: « c'est un véritable artiste que nos musées ont en grande estime », dit-il. Lorsqu'E. Boris arrive pour apprécier l'oeuvre d'art, c'est le chamboulement pour Stella. Parlant de la fresque comme d'un chef-d'oeuvre, avec une éloquence qui la charme, Edouard Boris tire Stella de sa pénombre. Lorsqu'il parle de l'oeuvre, ne parle-t-il pas d'elle aussi? Celle-ci se confie bientôt à l'auteur : « J'ai été frappée par certains mots qu'il a prononcés et par l'accent un peu mystérieux qu'il y a mis. [...] Ces mots ne me seraient pas venus à l'idée. Maintenant, seulement, je commence à découvrir le sens caché de cette peinture ».

Stella n'est-elle pas elle-même une fresque que le restaurateur révèle à elle-même? Les mots qu'il a employés pour désigner l'oeuvre semblent correspondre aussi au sens caché de sa propre personnalité. Ainsi, ce que Paul n'avait fait qu'accaparer et gâter pour sa collection égoïste, E. Boris le restaure en lui rendant l'éclat de sa jeunesse. Boris, notez-le, est un nom romantique. Notez aussi la façon dont il la dévore des yeux: "Le restaurateur lui, laisse filtrer entre ses paupières mi-dorées un regard appuyé de connaisseur, assorti d'un sourire à peine esquissé".

Y aurait-il plusieurs façons d'approcher à la fois l'art et l'amour? Le restaurateur regarde-t-il Stella en connaisseur désabusé, souriant parce qu'il sait que la dame joue au chef-d'oeuvre parfait, ou bien découvre-t-il ce qui est resté enfoui sous une belle apparence quelque peu fanée? De toute façon, il la regarde d'une manière différente de Paul. Véritable restaurateur, amateur d'art, il aime le passé (comme l'antiquaire) et ne pose pas sur lui un regard borné. Il cherche à le comprendre pour mieux vivre avec son présent: la présence de Stella.

Pour résumer rapidement, ce petit roman offre une vision originale de l'amour. Ne suffit-il pas d'un oeil éclairé pour tout renouveler? La dernière carte, c'est souvent la dernière chance, l'occasion unique qui découvre le chef-d'oeuvre !

Y. de Brémond d'Ars a su en outre, avec beaucoup de talent, rendre dans la plupart de ses romans la folie des collectionneurs, les affres et les plaisirs du métier d'antiquaire, sans jamais se départir d'une élégance en ce qui touche à la complexité des relations et sentiments humains. Elle ne fut ni baronne, ni marquise, mais elle écrivit bien, la chère demoiselle.





16/05/2007

Encore une marquise !

C'est Mme du Deffand (gravure de Forshel, d'après un portrait de Carmontelle)

Madame du Deffand est encore assez connue aujourd'hui. Elle fut l'une des épistolières les plus brillantes du XVIIIe siècle et sans doute dépasse-t-elle nos écrivain-e-s les plus miraculeuses puisque la vivante baronne Nadine de R. elle-même n'approche pas de sa prose insolente toute l'insolence de la défunte marquise.

Née en 1696, soit peu de temps après la mort de la Sévigné (une marquise, encore !), La Du Deffand s'est bien amusée dans un premier temps puisqu'elle trompa son époux avec le Régent (débauché incarné, c'était l'aïeul de Philippe-Egalité!). A trente-deux ans, elle maîtrisa ses ardeurs, se sépara de son mari, se rangea en prenant pour amant le président Hénault, puis reçut en ex-débauchée, tous les beaux-esprits et plumitifs glorieux de Paris. Athée, elle ne fut pas non plus philosophe.

Hélas, deux maux majeurs touchèrent cette langue de vipère: elle devint aveugle et se mourut d'ennui, tout au long de sa vie. Heureusement pour nous, cela lui laissa le temps de noircir de belles pages, qui formèrent une correspondance (Voltaire est un des principaux correspondants). Sainte-Beuve écrivit qu'elle était, avec Voltaire, « le classique le plus pur de cette époque».

Les lecteurs actuels seront charmés, comme Sainte-Beuve et Voltaire l'ont été, de ce style classique, dénué de prétention emphatique. Ils auront le plaisir de retrouver, à deux siècles d'année lumière, le diagnostic d'une société pourrissante et les éclats d'une lucidité furieuse. Nihiliste avant l'heure, la marquise analyse que l'Homme ne vaut pas grand chose par lui-même. Nihiliste parce qu'elle ne croit en rien, pas même à la Tolérance, sauf au Néant et au Chaos. C'est donc avec plaisir que je vous offre des extraits de cette pauvre borgne qui, si elle ne brûle pas dans un des cercles de l'enfer, se marre avec les vers.


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[A Voltaire]



Sur la philosophie

Mais, monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l'avez-vous trouvée? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs? Mais que mettez-vous à leur place? (...) Que chacun pense et vive à sa guise et laissons chacun voir par ses lunettes. Ne nous flattons jamais d'établir la tolérance; les persécutés la prêcheront toujours, et s'ils cessaient de l'être, ils ne l'exerceraient pas. Quelque opinion qu'aient les hommes, ils y veulent soumettre tout le monde (28 décembre 1765)

Voltaire enquiquine le monde avec ses histoires (le peintre: Jean Huber)

Vous croyez donc qu'il y a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous pensez donc qu'il n'est pas suffisant de connaître ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis figuré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais quel autre guide peut-on avoir? Dites-moi très clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité, et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous environnent? Quelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes, il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos, ou même le néant (28 février 1766)


Vous renversez toutes mes opinions sur la philosophie. J'avais cru, jusqu'à présent, qu'elle consistait à détruire toutes les passions, vous me faites penser aujourd'hui qu'il faut les avoir toutes, et qu'il ne s'agit que de bien choisir leurs objets (26 octobre 1765)


Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine ceux qui la cherchent.


Sur les Arts:

On nous donne des tragédies, des romans abominables, et qui ne laissent point d'avoir des admirateurs; le goût est perdu (...) J'irais volontiers aux spectacles s'ils étaient bons, mais ils sont devenus abominables; l'opéra est indigne, et la comédie ne vaut guère mieux; (...) et le jeu naturel que M. Diderot a prêché a produit le bon effet de faire jouer Agrippine avec le ton d'une harangère. Ni Mlle Clairon, ni M. Lekain ne sont de vrais acteurs; ils jouent tous d'après leur naturel et leur état, et non pas d'après celui du personnage qu'ils représentent (24 mars 1760)


[au président Hénault:]

Sur les relations humaines

Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonné par le regret ou la contrainte où vous vous figuriez être de ne pouvoir pas être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel (6 juillet 1742)


La Pecquigny n'est d'aucune ressource et son esprit est comme l'espace: il y a étendue, profondeur, et peut-être toutes les autres dimensions que je ne saurai dire, parce que je ne les sais pas; mais cela n'est que du vide pour l'usage (9 juillet 1742)

Quelques chiens participent au repas: c'est ça aussi, la modernité du XVIIIe siècle.

Le Souper du Prince de Conti, par M.B. Ollivier (1766).


J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude: madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de la Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions; que je m'étais creusé moi même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires (...) et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil (20 octobre 1766)


Je déteste le monde au point que, si je croyais pouvoir trouver deux ou trois personnes dans un couvent quelconque qui eussent le sens commun, je m'y réfugierais (17 avril 1774)


[Dans un portrait:]

Les hommes ne nous aiment point par le mérite qu'ils trouvent en nous, mais par celui que nous leur trouvons.