31/05/2011

Le Complexe du Castor


Jodie Foster signe là un très beau film sur le drame d’un père de famille dépressif (Mel Gibson) qui, après une tentative de suicide ratée, reprend goût à la vie grâce à une marionnette de Castor sur laquelle il projette le côté joyeux de sa personnalité, ou plutôt, il s’invente une nouvelle personnalité avec ce castor en demandant à tous –famille, entreprise- de s’adresser au Castor et non plus à lui. Le castor dont il ne se sépare plus jamais, lui permet de se sentir mieux, de renouer avec le succès professionnel, et même avec sa femme qui l’avait chassé de chez lui ! Le seul être sur lequel le charme du castor n’agit pas, c’est le fils aîné de Mel Gibson, qui veut à tout prix, depuis la dépression de son père, se défaire de tous les tics ou ressemblances qui le lient encore à lui!

Le film est très bien fait, Mel Gibson joue de façon si expressive et émouvante que l'on entre sans problème dans la logique de la folie... La réalisatrice semble prendre le "parti " du Castor. Plusieurs interprétations du "complexe" du castor sont possibles: le père est-il dépressif ou bien devient-il schizophrène ? Le castor est-il un pansement provisoire ou la porte d’entrée de la folie ? Quoi qu’il en soit, malgré le tort qu’il cause, le drame qu’il va faire renaître (quand l’amusement a disparu), le castor permet au moins de consolider la nature des liens familiaux : on est si proche de ceux que l’on veut haïr... Le fils lui-même se retrouvera confronté à ses propres contradictions, à travers son rejet de tout ce qui lui vient de son père... Ce film montre aussi, me semble-t-il, qu'un juste équilibre entre fantaisie et bon sens est indispensable à nos vies. Quelques très bonnes scènes comiques.


17/03/2011

L'homme qui voulait vivre sa vie


Etant donnés l’état climatique de la planète et la culpabilité qui ronge l’être humain du nouveau millénaire, il est de bon ton de vouloir renouer avec la nature sur l’écran noir. Côté américain, ça donne « Into the Wild », une recherche de soi au contact d’une nature magnifique. Mais le voyage ne restera pas idyllique : les limites de la nature sont celles de l’homme. L’on ne peut se perdre en la nature en oubliant le problème central. La nature est bel et bien un idéal contre lequel la solitude et l’inexpérience viennent se heurter.

Côté frenchie, il n'en va pas de même. Avec un film comme "L'Homme qui voulait vivre sa vie", loué universellement, le retour à la nature revêt une dimension égocentrique, sans complexe. J’ose affirmer que ce film, pourtant bon, est un fantasme de ce que devra être l’Homme de demain. Le retour à la nature , entendu par nos contemporains désormais équivaut à un retour à soi, à ses désirs, affranchi des carcans de la société, qui vous impose une vie que nous n’avez pas choisie, une famille qui bouffe tout votre temps et toute votre énergie. Je ne dis pas que ce film cautionne telle ou telle conduite mais qu'il peut le laisser suggérer. Le héros interprété par l’inénarrable Romain Duris mène une vie de brillant avocat, avec femme et enfant adorables (au moins dans l’esprit du directeur de casting). Mais le tableau est aussi faux que les cheveux lisses du héros : le spectateur découvre , bien avant le personnage principal ,que sa femme le trompe, une découverte qui suscite chez tout spectateur bienveillant un sentiment d'indulgence envers le caractère irascible du héros, lequel ne rêve, pour être heureux, que de photographier landes de Burren et déserts desséchés.


Le hasard fait bien les choses : à l’issue d’une altercation avec celui qui l’a cocufié, le héros le tue accidentellement et se voit forcé de fuir. Décidant de faire croire à sa propre mort et à la fuite de l’amant de sa femme, il usurpe l’identité de celui qu’il vient d’assassiner et s’enfuit en Europe balkanique pour « vivre sa vie » : des photos, des photos, encore des photos. On pourrait penser qu’il a enfin trouvé le bonheur avec son Canon EOS . Le côté positif de sa fuite : il va devenir le photographe qu'il rêvait d'être, grâce à l'identité du mort qu'il usurpe et qui était lui-même photographe professionnel. Il va réaliser, furtivement, intensément, son rêve de toujours: être photographe, assouvir sa passion de fixer la beauté. Il va devoir aussi vivre sa vie (autant qu'il voulait vivre sa vie), hors de la facilité dans laquelle ses situations financière et familiale l'avaient plongé.

Ils avaient l'air si heureux...

Mais, comme ce film est un film humaniste, le bourreau se mue en victime: Romain Duris est si doué, que même dans le trou du c** du monde son talent est remarqué ; des mécènes et connaisseurs veulent l’exposer à Londres, ce qui implique de montrer son visage à l'univers, et donc de dévoiler son imposture ! La malédiction ne s’arrête jamais ! Continue pour notre ami une descente aux enfers à la française : il file à l’anglaise au beau milieu du succès, se retrouve embarqué sur un cargo pour une nouvelle terra incognita... Mais sur le cargo, il manque provoquer la double mort d’un homme et la sienne en prenant des photos du lynchage de ce clandestin par des types que l’on peut supposer racistes et /ou serbes. Notre héros et le clandestin se retrouvent à l’eau. Pour se racheter de sa conduite irresponsable, Romain Duris va encore sauver la vie du clandestin en lui permettant de survivre : à terre, il le laisse vendre à prix d’or sa pellicule 'témoin' à un journal de gauche italien. La rédemption se fait par l'art utile (tout comme la rédemption des Français se fait par le vote utile)...

Libre, il a retrouvé ses vrais cheveux

Notre sauveur finit donc, lui aussi, sain et sauf en Italie! Certes, il reste et restera en fuite, persécuté parce qu’il est trop doué pour ce monde; même si, en réalité, s'il ne peut exercer son talent, c'est parce qu’il est un assassin en fuite et que, si ce fait venait à être découvert dans l'exercice de son métier, il ne pourrait continuer à exposer ses portraits de chiens espiègles ou d'ouvriers mutins qui pique-niquent. Il va donc la vivre, sa vie, fuyant toujours, tel le nomade fantasmé par Jacques Attali. Or, le nomadisme du personnage n'est pas idyllique; son nomadisme est en soi une conséquence de son meurtre. La vie qu’il s’est choisie découle de sa faute -sinon de son refus de la reconnaître- : fort heureusement le réalisateur n’a pas le toupet de présenter le périple du héros comme un voyage de noces avec lui-même. Certains diront que le personnage est à la fois libre et enchaîné et que toute sa vie ne sera qu’une longue expiation, assortie d'une belle recherche de soi. Il est vrai que ce film a le mérite de montrer les sacrifices nécessaires à la réalisation de ses rêves et d'interroger la notion de liberté... Mais nulle trace de culpabilité ne vient effleurer le personnage en ce qui concerne son meurtre ou encore l'abandon de ses enfants (même si l'on nous montre qu'il pleure en voyant brûler la photo de ses fils...). Est-ce à dire que "liberté" (et tout ce que l'on met derrière ce mot) rime avec "manque de culpabilité" ou "irresponsabilité"? Le seul sentiment authentique de culpabilité ressenti par le héros concerne le clandestin, qu'il ne connaît pas! Et les seules larmes qu’il laisse couler sur sa joue sont déclenchées par la nouvelle de sa propre (fausse) mort énoncée par sa femme sur le répondeur du téléphone de celui qu’il a tué (car il a aussi volé son téléphone)...

Le succès de ce film provient d'un fait sans doute simple: on a tous envie d'être légitimés dans nos refus des responsabilités (s'occuper de sa famille, assumer une faute, etc.) et dans nos envies de réaliser nos rêves les plus fous! Or le film montre comment un rêve réalisé s'apparente au cauchemar. Paradoxalement, l'être humain est-il prêt à payer le prix de cette irresponsabilité? La fin du film semble dire "oui", en assumant un optimisme que l'on est fort tenté de réprouver!...

03/01/2011

17/11/2010

La Princesse de Montpensier



La Princesse de Montpensier est le dernier film de Bertrand Tavernier, qui avait déjà régalé son public du prophétique La Mort en Direct, avec une Romy Schneider dévastée, plus vraie que nature, et un jeune Harvey Keitel , inconnu, qui n’avait pas encore besoin de se saouler pour offrir de bonnes prestations. Ce film livrait un aperçu de la télé-réalité et de ses méfaits, une sorte de Truman Show avant l'heure! Par la réunion de ses acteurs, ce film était une belle éclipse, le rendez-vous du soleil avec la lune.

Mais La Princesse de Montpensier, réalisé trente ans plus tard, c'est une véritable constellation! Librement adapté de la nouvelle éponyme de Mme de La Fayette, ce filme brille d’une pléiade d’acteurs que je ne connaissais pas (Mélanie Thierry), que je goûtais peu (Lambert Wilson), ou que je soupçonnais fort de ne jamais parvenir à jouer correctement (Gaspard Ulliel). Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant une réalisation soignée (qui se ressent des expérimentations anglo-saxonnes du réalisateur !), des acteurs dirigés admirablement et une tension progressive qui se résout de manière chaotique. La présence de personnages historiques dramatise cette fiction qui prend place au cœur des guerres de religion. Ceux qui ont lu La Princesse de Clèves, ou qui connaissent la préciosité et le jansénisme de Mme de La Fayette, ne seront pas étonnés de suivre ici une histoire d’amour sans happy-end : car, lorsque les moralistes du Grand Siècle décident de s'attaquer à l'Amour, il n’en reste jamais grand-chose... Porter à l’écran une œuvre dont le premier mérite est l'analyse psychologique: tel est le pari risqué de Bertrand Tavernier. La merveille est d’avoir réussi à étoffer cette petite nouvelle (écrite un siècle après l’époque mise en scène), en offrant au spectateur une fresque violente et romanesque.

Tout commence en 1567, par le portrait d’une très belle jeune fille, Marie de Mézières, que l’on marie contre son gré au prince de Montpensier. Elle aime le jeune duc de Guise et en est passionnément aimée. Ce Guise est le futur héros des catholiques, connu par la postérité (comme son père) sous le surnom du Balafré. La jeune princesse fait fondre les cœurs de tous ceux qui l’approchent : Guise, son époux, son précepteur, et même le frère du roi. L'unique passion de la jeune femme pour le Duc de Guise résiste au temps et aux prétendants. Mais elle veut sincèrement être une épouse modèle et fidèle. Or, ses admirateurs, qui font d’elle la femme la plus désirée et, virtuellement, la plus heureuse, ont surtout le pouvoir de faire d’elle la femme la plus misérable. Tel est le drame de cette femme: son destin est entre les mains de ceux qui prétendent mettre leurs vies à ses pieds ... telle "une biche au milieu du brame".

La force du film ne réside pas tant dans son intrigue que dans la multiplicité (et la qualité!) des thèmes abordés : l’amour , différemment vécu selon la personnalité qui le ressent (passion, amour de rivalité, amour désintéressé), l’orgueil, la bêtise, la jalousie, la rédemption. Les traits d’esprit fusent et enchantent le spectateur, découvrant un XVIe siècle qui sonne l’heure de la Modernité. Cette époque où le raffinement le plus exquis côtoie la pire des barbaries... Le film dévoile en outre, avec une singularité notable, la face obscure de la passion amoureuse, loin des fantasmes et idéalisations modernes, et s'offre le luxe d'aborder l’Histoire de France sans parti-pris affiché (au contraire d'un Patrice Chéreau avec sa Reine Margot). Il faut enfin rendre justice au jeu incroyable de Lambert Wilson dans le rôle du précepteur, comte de Chabannes fort et courageux, crevant l'écran et nous changeant de ses rôles dans Palais Royal!, Jet-Set et autres billevesées.

La Princesse de Montpensier, donc, est un film à voir et à recommander ! Rares sont les films français qui trouvent grâce à mes yeux (rendus impitoyables par la concurrence hollywoodienne), plus rares encore les films qui ne déforment pas l'esprit de l'œuvre qu'ils transposent... Infiniment plus rares les chefs-d'œuvre!