30/04/08

Persécutions religieuses sous la Révolution française et après ...


Un exécuteur des hautes œuvres, et une tête d'hérétique


Dans le Livre noir de la Révolution française, l'historien Jean de Viguerie rappelle salutairement l’histoire de la persécution religieuse qui eut lieu en France. Cette persécution commença dans les premiers temps de la Révolution, avant la période qu’on a coutume d’appeler pudiquement la "terreur ». La terreur commença tout de suite pour l’Eglise. Période dramatique: c’était la première fois, depuis Dioclétien, que l’on persécutait officiellement les chrétiens. En 1789, la Révolution abolissait l’ordre du clergé : les conséquences de cet acte étaient envisageables. N’étant plus propriétaire de quoi que ce soit, l’Eglise ne pouvait plus former un ordre quelconque dans la nation, ni faire l’aumone, ni l’éducation, fonctions jusque là officielles pour elle.

A l’exemple du très grand Henri VIII d’Angleterre, le décret du 13 février 1790 interdit de prononcer des voeux, supprimant tous les ordres monastiques. Beaucoup de religieuses refusent de voir leur ordre dissolu, continuant leur vie de communauté jusque sous l’échafaud, dans la prière et l'abnégation. La Constitution civile du clergé (sanctionnée le 24 août 1790 par le roi) rend rapidement le schisme obligatoire et les prêtres sont, dans cette même logique, forcés de se rendre schismatiques ou de fuir le territoire français. «Jurer ou s’en aller, telle est l’alternative», écrit à juste titre Viguerie. Eglises pillées, fermées, croix renversées, statues décapitées, saints chassés du calendrier, les voeux de Voltaire se réalisent.

On pourrait s’étonner devant tant d'intransigeance, quand la tolérance est un des hymnes de la Révolution. La liberté religieuse fut proclamée dans la Déclaration des droits de l’homme, fut à nouveau proclameée le 18 frimaire an II, et le 3 ventôse an III, etc. Alors, pourquoi cette persécution ? J. de Viguerie note avec perspicacité que la tolérance selon Voltaire consistait à tout tolérer, tout, excepté la religion catholique. Voltaire écrit dans son 'traité de la tolérance': « Il faut donc que les hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance ». Dans le glossaire philosophique de l'époque, qui dit fanatique, dit catholique. Bien entendu, il n’y eut pas que les catholiques à être persécutés pendant la Révolution française: beaucoup de protestants virent leurs temples fermés! La Révolution, tuant 8000 prêtres, religieux et fidèles, ne fit que suivre son propre mouvement antichrétien. Le mot du libre-penseur socialiste Michelet est révélateur : « Je ne vois encore sur la scène que deux grands faits, deux principes, deux acteurs et deux personnes, le Christianisme, la Révolution » (Histoire de la Révolution française) (1) : pouvait-il écrire plus justement que la Révolution était une religion autant sinon plus fanatique que l'ancienne, ne dédaignant pas d'emprunter la méthode de propagande à sa rivale, avec un nouveau Décalogue (les droits de homme et du citoyen), des martyrs adorables (Marat), des saints (Voltaire, dont on exposa le cœur aux 'fidèles' à sa mort, et dont les cendres furent solennellement transposées au Panthéon) un nouveau calendrier, des nouveaux prêtres (prêtres ‘jureurs’, en attendant les journaleux), un pape (Robespierre), etc., etc. Quand on dit que le diable est le singe de Dieu, il y a de quoi frissonner en pensant à cette drôle de religion.


Marat peint comme un martyr par David.


Certains universitaires, réagissant au Livre noir de la Révolution française, osent prétendre que la Révolution française n’eut rien d'anticatholique et, pour mieux moderniser le débat, ils brandissent l’abbé Grégoire comme l'emblème des catholiques révolutionnaires. Ils opposent l'abbé Grégoire, catholique selon leur cœur, à une infime tranche de fanatiques refusant le nouvel ordre. Ils feignent d'ignorer que la résistance fanatique et populaire gronda dans toute la France! Ils feignent de penser que l’habit fait le moine, et qu’il suffit d’être abbé pour être catholique! Ils persuadent les benêts que nous sommes, que le catholicisme peut et doit s'accommoder de la révolution, du libéralisme (2); et que ceux qui dénoncent cette incompatibilité originelle, ceux qui rappellent les sinistres faits de la Révolution envers le christianisme sont passibles du nom de fanatisme, d'intégrisme (je n'invente rien; voyez l'article mis en lien) à défaut de les lisser à l'égalisatrice guillotine. Mais rappelons-leur cette phrase de Nicolas Gomez-Davila : "Le chrétien progressiste se trouve si disposé à pactiser avec son adversaire que son adversaire ne trouve plus avec qui pactiser". Si l'abbé Grégoire retient les suffrages des tenants d'un "catholicisme révolutionnaire", c'est tout simplement parce qu'il n'a plus rien d'un catholique, parce qu'il est javellisé au libéralisme, aux idées antichrétiennes de la Révolution. De nos jours, lorsqu'un cardinal Suenens se délecte du fait que "Vatican II, c'est 1789 dans l'Église", doit-on considérer, avec lui, que l'Église se veut et se doit d'être révolutionnaire? Eh bien, c'est toujours le même processus qui meut progressistes et terroristes, pour lesquels rien ne surpasse en beauté ce slogan : la liberté ou la mort. Voyez comment sont traités les nouveaux fanatiques de nos jours : on les baptise du doux nom d'intégristes. Car les mots sont le poison le plus efficace pour diffamer, ridiculiser, tuer symboliquement: mais tuer le plus simplement, le plus lâchement, le plus innocemment possible. Dire de quelqu'un qu'il est catholique intégriste, ça n'est rien; ça ne coûte rien de le dire, car tout le monde le dit; on n'a même pas besoin de réfléchir à ce qu'on dit. Appauvrissement du langage, appauvrissement de la pensée. Ce mot d'intégriste est pratique: il sert à mettre dans le même sac catholiques, musulmans et poseurs de bombes. C'est l'équivalent religieux du mot "fasciste" qui a fait son temps. Un intégriste fait honte à celui qui est ouvert à tout ce que l'on voudra, excepté à la possibilité de n'être pas ouvert à tout. L'intégriste, c'est la mauvaise conscience des tièdes; il est à lui seul une injure car il rappelle à tous la mission universelle de l'Eglise.


J.-P. Jazet, Fléaux du XIXe siècle, d'après le tableau d'H. Vernet, Socialisme et Choléra


"La persécution contre le christianisme n'est donc pas seulement violente. Elle est effrayante. Elle est de nature à faire céder les plus résolus", rappelle Viguerie à propos du processus persécuteur antichrétien de la Révolution française. L'intoxication, qui est aussi intimidation, se présente sous la forme d'une pilule rose qui s'avale d'autant mieux qu'elle se pare des droits de l'homme, avec une conscience divinisée et un droit perpétuel de jouir pour effets secondaires. Allez après cela essayer de prêcher la bonne parole ! Vous ne respectez pas la liberté, vous êtes intégriste.

Naturellement, un enfant mal élevé désire être libéré de toute tutelle (non seulement de celle de ses parents, mais aussi de celle de la société) et faire tout comme bon lui semble: cela ne fait pas de lui un être raisonnable et libre pour autant. Sous prétexte que nos penchants, souvent mauvais, sont naturels, doit-on les flatter et, pire, les institutionnaliser? Refuse-t-on d'en voir les effets? Liberté, répond-on, Liberté! Comme le dit René Girard, "le refus du réel est le dogme numéro un de notre temps", et les furieux torquemada nous le rappellent chaque jour: par exemple, nier la persécution dont l'Eglise fut la victime, c'est continuer la persécution. Mais soyons équitables, et jugeons un arbre à ses fruits. La France, autrefois fille aînée de l'Église, désormais maman des Droits de l'homme continue donc, plus sauvagement et plus insidueusement que jamais, la persécution envers les chrétiens. Pour vous en convaincre définitivement, lisez absolument l'Enquête sur la christianophobie de Michel de Jaeghere. Frissons garantis.

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Notes:

(1) Michelet, dont la partialité n'est pas favorable à la religion chrétienne, a également écrit: "La Révolution continue le christianisme, elle le contredit. Elle en est à la fois l'héritière et l'adversaire."

(2) Rappelons que le libéralisme a de tout temps été condamné par l'Église catholique. Dans le Syllabus, Pie IX condamne cette proposition: "Le Pape peut et doit se réconcilier et se lier d'amitié avec le progrès, le libéralisme et la culture moderne"(1864). Rappelons que Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, Pie X, Pie XII condamnèrent le libéralisme. Pour une définition du libéralisme telle que l'Église l'entend, citons ce mot de Chesterton que tout le monde connaît: "le libéralisme, c'est la corruption d'idées chrétiennes devenues folles". Aux yeux d'un catholique, partant du principe que l'Église a reçu du Christ la plénitude de la Vérité, la Vérité ne peut donc pas venir de l'extérieur! Ainsi, tout ce que le libéralisme possède de bon il l'a pris à l'évangile, mais ce qu'il a de caractéristique est opposé à la religion chrétienne (liberté sans frein, rejet de toute autorité quelconque, cf. Mai 68). Aussi, logiquement, le libéralisme n'a-t-il rien à faire dans l'Église catholique.


. : : BONUS - Le manuel du petit humaniste 2008: : .

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18/03/08

Les Pyramides selon Roland Emmerich (Stargate, 10 000)

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Stargate (1994), la bande-annonce

Roland Emmerich est si étonné devant les merveilles que sont les Pyramides qu’il ne peut attribuer raisonnablement leur invention à des êtres humains : pour lui les dieux égyptiens incarnés par les Pharaons, sont tout simplement des extra-terrestres. On a droit à la même soupe depuis Stargate (1994), et on en soupe encore avec 10000 qui est sorti tout récemment (2008) . 10 000 fait pendant à Stargate : on a parfois la désagréable impression d’assister au même film: mêmes pyramides dans des temps reculés, mêmes faux dieux qui, dit-on, seraient venus des étoiles, même révérence mêlée d’effroi pour ces dieux, même esclavage, même soulèvement révolutionnaire, mêmes héros typiques: le vaillant héros flanqué du naïf et de la belle brunette. Ceci nous invite à explorer la signification profonde de cette ressemblance qui existe entre les deux films, même si, entre-temps, Roland Emmerich a réalisé Le Jour d'Après. Ce film est, par ailleurs, très représentatif de l'œuvre du cinéaste, car il relève simultanément de la "science-fiction"et d'un réalisme faisant écho aux analyses très sérieuses d'Al Gore sur l'environnement. Et c'est exactement cela dans Stargate et 10000: des considérations politiques contemporaines mâtinées à de la fiction "rocambolesque".



Sur une lointaine planète, la pyramide est aussi un vaisseau spatial (Stargate)


Oui, les films Stargate et 10000 partagent une mise en scène d'extra-terrestres terroristes se prenant pour des dieux. Heureusement, des êtres émancipés sont là pour soulever le peuple et leur imposer la véritable liberté, la liberté démocratique. Dès lors qu’il n’y a plus de dieux, les dieux se retrouvent dans le peuple (dans Stargate, les libérateurs sont les américains des temps modernes, dans 10 000 : les libérateurs sont des tribus préhistoriques métissées et nomades: on passe de l’impérialisme américain au communisme altermondialiste comme une lettre à la poste). Bref, au mépris de l’histoire la plus élémentaire -mais cela n'importe pas vraiment, c'est un film-, on impose l’homme préhistorique comme un être affranchi des préjugés et de la religion, rebelle aux superstitions; si cet homme est superstitieux ou religieux, c’est qu’il est esclave et guidé par la crainte stupide ; et s'il a la chance d'être un peu plus éclairé, il sera encore craintif, refusant de voir son village exterminé par un coup de gueule du méchant pharaon-dieu. Tout cela est extrêmement "moderne" et humanitaire, reconnaissons-le.



Dans 10 000, les hommes préhistoriques sont les ancêtres des rastaman affiliés à ATTAC;
dans Stargate , les libérateurs du peuple esclave sont américains et bien modernes:


Dans Stargate, le Pharaon extra-terrestre parasitait le corps d’un jeune homme depuis des milliers d’années. Ayant lamentablement échoué dans sa con-quête terrestre à maintenir le calme parmi son peuple, il prit la poudre d’escampette vers la galaxie d’Orion, amenant avec lui une foule d’esclaves illettrés chargés de travailler à sa plus grande gloire, en lui bâtissant des pyramides... jusqu’à ce que, quelques milliers d'années plus tard, des américains atterrissent pour sauver le monde englué, et re-fassent la Révolution ...


10 000: même révolte démocratique que dans Stargate


Dans 10 000, on retrouve, quoique plus brièvement, cette idée des « dieux qui viendraient des étoiles » (ou d'une Atlantide perdue, d'où ils seraient venus "en volant sur l'eau", c'est-à-dire en bateau) et qui maintiennent également le peuple dans l'ignorance. Les nomades-héros débarquent, fomentant une révolte (thème de la révolution spontanée et généreuse). Qu’est-ce qui définit mieux l’idéal de démocratie qu’un peuple innocent, se révoltant aussi unanimement qu’un troupeau de mammouths libérés? Et l'on peut aussi se demander: où réside-t-elle , cette liberté de sauvages qui n'ont jamais rien construit? Eh bien, ces sauvages sont libres parce qu'ils ne croient en rien, parce qu'ils dé-voilent le visage de leurs Dieux. Certes, ils ont bien raison car les dieux sont des usurpateurs. Mais on le sait pourtant : toutes les grandes civilisations du passé, et même les moins grandes, étaient profondément religieuses (à Rome,par exemple tout père de famille était le prêtre de sa religion domestique; toutes les lois relatives à la propriété étaient issues de la religion).

Plus sérieusement, l’intérêt des films de Roland Emmerich réside dans la croyance dans une origine surhumaine de cette brillante civilisation égyptienne, parce l’origine elle-même reste inexplicable, et inexpliquée.

Voyez l’égyptologie : les spécialistes s’arrachent les cheveux pour tenter de définir quand ont été construites les pyramides et le sphinx. L’histoire officielle nous dit que le Sphinx (et les pyramides) datent de 2520-2494 avant J-C (époque de Kephren). Or de récentes recherches le démentent formellement , au grand dam des égyptologues. Le sismologue Dobecki démontre que le Sphinx a été bâti entre 7000 et 5000 avant Jésus-Christ. Les recherches en géologie du calcaire sur le même site abondent en ce sens. Selon le géologue Robert Schoch, la présence de pyramides aux quatre coins de la terre ne saurait être une coïncidence ; ces pyramides dispersées indiquent au contraire la «marque frappante d’une proto-civilisation, de sa décadence et de sa dispersion » (sa thèse : ancêtres communs pour les peuples –égyptiens, mayas, aztèques, olmèques- ayant bâti des pyramides). Des astronomes tels que Robert Bauval avancent que l’emplacement géographique des Pyramides et du Sphinx coïncident historiquement avec la position des étoiles (ceinture d’Orion), aux environs de 10 000 ans avant Jésus-Christ, à peu près à l’époque de leur construction. On peut aussi se référer à l'astro-égyptologie (ou archéoastronomie), discipline universitaire, qui parvient aux mêmes conclusions. Tous ces scientifiques s’accordent : les Pyramides sont les vestiges d’une civilisation plus grande et plus vieille que ce qui est admis dans l'égyptologie officielle.


Stargate: Râ, le dieu extraterrestre

Stargate et 10000 ont bien subi l’influence de cette "égyptologie" un peu New Age: Roland Emmerich conserve l'idée de la constellation d'Orion originelle (pour lui, c'est même la patrie d'origine du Pharaon extra-terrestre), ainsi que les techniques pharaoniques dépassant de loin la bombe nucléaire : on est même allé jusqu’à réfuter Stargate par des ouvrages "savants", comme si Roland Emmerich avait soutenu ces thèses lui-même (et d'une certaine manière, il les soutient, au vu des réactions à ces thèses "extra-terrestres") !

Mais, au lieu de s’intéresser à ce qui eût pu être une «proto-civilisation» égyptienne issue d’une Atlantide quelconque, R. Emmerich s'est complu dans les thèmes de l’esclavage, de l'usurpation théocratique du pouvoir et de l’égalitarisme avant l’heure: ce qui donne au spectateur un troublant sentiment d'anachronisme, et ruine du même coup, toute "théorie" crédible au sujet des anciennes pyramides pour quiconque s'intéresse à ce sujet. Ruiner ainsi toute théorie qui serait en faveur des très vieilles pyramides, c’est fort dommage, car la période dans laquelle Emmerich situe son film (10 000 avant J.-C) est tout indiquée pour mettre en scène de brillantes civilisations florissantes, ou sur le point de mourir. En effet, sur le plan historique, il n’y a rien d'incohérent à ce que des tribus primitives de chasseurs aient été amenées à rencontrer des civilisations supérieurement développées comme celle des égyptiens. Il aurait été passionnant d'assister à un clash entre hommes "primitifs" de cultures complètement antagonistes, ou même de relater une émigration de cette Atlantide engloutie vers des lieux viables, etc. Mais non... c'est tellement mieux de faire dans les apologies altermondialistes et les "quotas".

A voir ces films cependant, on devine bien qu’une telle civilisation, contemporaine des hommes préhistoriques, n'a jamais manqué de fasciner, donnant lieu à toutes sortes de théories tout aussi envisageables les unes que les autres...

15/03/08

Conte du Moyen Age: "Les desseins de Dieu"

Sandro Botticelli, Holy Trinity (detail)
1491-93


Voici, chers lecteurs, un fort beau conte du Moyen Age :


" Il était une fois un ermite. Un jour, il était assis dans son ermitage et aperçut un berger endormi au milieu de son troupeau. Tandis que le garçon sommeillait, un voleur s’approcha et lui prit tous ses moutons. Puis arriva le propriétaire du troupeau. Quand il ne le trouva point, il accusa le berger de l’avoir volé et le tua sur-le-champ.

En assistant à cela, l’ermite se dit : « Que vaut donc la parole de Dieu qui affirme qu’Il est un juge équitable, puissant et indulgent ? Il n’est point équitable celui qui permet à l’innocent d’être tué et au coupable d’échapper à sa punition. Cela vaut-il la peine que je demeure dans ma retraite ? » Et il décida aussitôt de se rendre à la ville la plus proche afin d’y séjourner désormais. Il se dit : « Je protégerai aussi bien mon âme en vivant comme n’importe qui ».

Mais Dieu ne l’entendait pas ainsi et lui envoya un ange d’humaine apparence l’assister.

L’ange le salua et dit : « Je suis ton ange gardien, envoyé du ciel pour t’accompagner dans le monde où nous irons ensemble. »

L’ermite répliqua : « Je n’ai rien contre ».

Et ils s’en allèrent. Ils arrivèrent un soir chez un seigneur à qui ils demandèrent l’hospitalité. Le chevalier les accueillit aimablement et les invita à sa table. Ce seigneur avait un fils unique qu’il chérissait par-dessus tout. Son plus grand plaisir était de le voir trottiner.

A la fin du repas, deux couches furent préparées. Une pour l’ange et une pour l’ermite. A minuit, l’ange se leva, se rendit dans la chambre où dormait l’enfant et le tua.

Quand l’ermite s’aperçut de la chose, il se dit : « Il ne s’agit pas d’un ange mais plutôt d’un démon. Son acte immonde le prouve. Notre hôte nous a donné par charité tout ce dont nous avions besoin et mon compagnon, en retour, assassine son fils innocent ». Mais il ne fit pas ces réflexions à haute voix.

Le lendemain, l’ange et l’ermite s’en allèrent et arrivèrent bientôt chez un autre seigneur. Ils lui demandèrent aussi l’hospitalité et il la leur accorda en les recevant somptueusement. Ce chevalier avait une coupe d’or qu’il appréciait beaucoup et dans laquelle il buvait entre chaque mets. Après le repas, les voyageurs gagnèrent la couche déjà prête. Mais à minuit, l’ange se leva de nouveau, vola la coupe et la cacha dans sa besace.

En voyant cela, l’ermite fut stupéfait et songea : « Seigneur ! Quel compagnon ai-je là ? Cet homme noble nous a nourris de son mieux et lui, en retour, lui vole sa coupe ». Mais encore une fois, il ne dit rien.

Au matin, ils se levèrent et poursuivirent leur route. Ils arrivèrent à un pont qui traversait une profonde rivière. Sur ce pont, ils rencontrèrent un pauvre gueux.

L’ange lui dit : « Sois bon et dis-nous comment nous rendre à la ville ».

Le gueux se retourna afin de leur indiquer la direction à prendre. Ce faisant il tourna le dos à l’ange qui le poussa à l’épaule et le précipita à la rivière où le malheureux se noya.

Pietro Cavallini, Le Jugement dernier


En assistant à cela, l’ermite, bouleversé, se signa en songeant : « Il s’agit bien d’un démon. Ce pauvre hère nous indiquait la route et il l’a tué. » Mais cette fois encore, il ne dit rien à haute voix.

Ils traversèrent le pont et arrivèrent le soir chez un homme riche. Ils lui demandèrent l’hospitalité, mais l’homme la leur refusa. Cependant l’ange assista : « Nous ne cherchons qu’un abri contre les bêtes sauvages ».

Le riche répliqua : « Sous cet auvent, il y a la litière des cochons. Vous pourrez vous y reposer. »

Ils se couchèrent dans la porcherie et souffrirent toute la nuit du froid et de l’inconfort.

Quand ils se levèrent au matin, ils cherchèrent leur hôte et l’ange lui dit : « Ami, tu nous a comblés de tes bienfaits. Tu recevras pour cela une riche récompense. » Et il sortit la coupe qu’il avait dérobé au seigneur pour la donner à son hôte.

Lorsque l’ermite vit cela, il songea : « C’est vraiment le diable et je ne veux plus rester avec lui. Le seigneur à qui appartient cette coupe nous a généreusement reçus et lui, en retour, l’a volé. Celui-ci nous a à peine acceptés dans sa porcherie et il lui donne ce précieux calice ».

Il n’y tint plus et déclara : « Par Dieu, je ne supporte plus de voir tes méfaits ! »

Bernardino Luini, Anges


L’ange répondit : « Ecoute tout d’abord, tu comprendras ensuite. Quand tu as vu de ton ermitage qu’on tuait le berger, scandalisé, tu es parti. Ce berger avait commis un péché sans mauvaise intention et s’était repenti. C’est pourquoi Dieu, en pénitence, lui a envoyé la mort. A présent, son âme bienheureuse est au ciel. Ensuite, nous sommes allés chez le premier seigneur. Il nous a généreusement reçus et moi, à minuit, j’ai tué son fils. Sache, mon cher, que ce seigneur était jadis bon et que chaque fois qu’il gagnait quelque argent, il le partageait toujours avec d’autres charitablement. Mais quand son fils est né, il l’aimait tellement qu’il en oublia de faire l’aumône et de continuer à remplir de bonnes actions. Il ne songeait plus qu’à économiser afin, qu’après sa mort, son fils soit le plus riche. J’ai donc jugé bon de tuer cet enfant et d’envoyer son âme à Dieu. A présent, son père est redevenu bon comme auparavant. Puis j’ai croisé ce gueux sur le pont et je l’ai jeté à l’eau. Sache que son âme était vraiment sans tache. Mais si je l’avais laissé poursuivre son chemin, il aurait tué un homme et commis un péché mortel. En cela il aurait causé sa propre perte et aurait été contraint de mener une vie hasardeuse. Je préfère l’avoir tué. Dieu a pris son âme. Ensemble, nous l’avons préservé du péché. J’ai volé la coupe du second seigneur. Sache, qu’il aurait vécu sobre et bon s’il ne l’avait pas possédée. A cause d’elle, il s’enivrait chaque jour. Lorsque je m’en suis aperçu, je lui ai pris cette coupe et à présent, il est de nouveau plein de tempérance. Ensuite, j’ai offert cette coupe à celui qui nous a hébergé parmi ses porcs. Cela a vraiment un sens. Dieu est si équitable qu’il ne laisse jamais un bienfait sans récompense ni un péché sans punition. Il possède cette coupe d’or, mais son âme ira en Enfer après sa mort.

En entendant cela, l’ermite tomba aux pieds de l’ange et lui demanda son pardon. L’envoyé de Dieu répondit : « Je te l’accorde, mais retourne dans ta retraite et, la prochaine fois, ne te mêle pas des desseins de Dieu ».

Là-dessus, l’ermite rendit grâce à Dieu et retourna dans son ermitage où il vécut saintement le reste de sa vie. A la fin de celle-ci, équitablement, il rendit son âme au Créateur."



Extrait de Contes du Moyen Âge, Gründ,1982. Raconté par Karel Dvorak, p.86-90.

14/02/08

Défense de la Messe catholique par des non-croyants

Simone Martini , La Sainte Messe miraculeuse
( 1312-1317)

J'ai une prédilection pour les avis impartiaux, notamment en ce qui concerne la religion.

J’ai sous la main deux extraits, dont les auteurs ont en commun d’être hostiles au culte catholique et, paradoxalement, d’avoir écrit, avant Chateaubriand, quelques lignes méritant d’être portées à l’attention de tous, croyants ou non. C'est, à mon avis, «l'objectivité» même de ces avis non-catholiques qui rend d’autant plus intéressante leur admiration de la Messe : ils sont anticléricaux (Staël est protestante, Mercier est "déiste" et «voltairien»).

Souvent, il n’est guère besoin d’être théologien ni versé en une langue ancienne pour voir. Il suffit d'ouvrir les yeux.

Le premier extrait est tiré de l'édition du livre le Nouveau Paris de L.-S. Mercier (Mercure de France, 1994) ; ce texte fut écrit en 1794, la religion catholique est persécutée dans toute la France et l’auteur, après avoir raillé la bigote typique, écrit :


"Il faut convenir néanmoins que les cérémonies de la religion catholique ont un attrait si puissant que les esprits-forts n’y résistent pas eux-mêmes. La pompe du spectacle, la richesse des ornements, la majestueuse lenteur des processions, le jet des encensoirs devant un soleil étincelant de pierreries, l’éclat des lumières qui se réfléchissent en gerbe dans le cristal des lustres, les voix de mille femmes plus belles les unes que les autres chantant en choeur des hymnes que le choeur accompagne, tout cela est bien capable d’émouvoir, de séduire, d’attendrir les coeurs les plus insensibles."


Tous les sens sont requis ici, et particulièrement la vue (les lustres, le cristal, la lumière), l’ouïe (les chants) et l’odorat (l’encens). Mais Germaine de Staël a plus longuement développé cette force «artistique» du rite catholique dans son roman Corinne. On est invité à suivre les pensées d'une personne "étrangère": Oswald (Lord Nelvil) est un lord anglais, rationnel, protestant, qui se rend à la Messe du Vendredi Saint, à Rome, autant par curiosité que par intérêt pour sa bien-aimée Corinne, qui elle, est catholique et poète: âme martyre par excellence (j'ai le regret de vous dire qu'elle mourra, en "martyr de l'amour", à la fin du roman). L’action se situe aux alentours de 1800. Lisez tout, cela en vaut la peine:


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Musique: Miserere


« Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu’il regrettait de n’avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir ; il attendait le bonheur de la revoir ; les douces espérances du sentiment s’accordent avec la piété; il n’y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine pour entendre le fameux Miserere vanté dans toute l’Europe. Il arriva de jour encore et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier, avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l’a traité. Michel-Ange s’était pénétré de la lecture du Dante ; et le peintre, comme le poète, représente des êtres mythologiques en présence de Jésus Christ ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe et c’est sous la forme des démons qu’il caractérise les fables païennes. On aperçoit sur la voûte de la chapelle les Prophètes et les Sibylles appelés en témoignage par les chrétiens ; une foule d’anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous : mais ce ciel est sombre et redoutable...


Le Jugement dernier de Michel-Ange


« ... Le jour perce à peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières ; l’obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées ; l’encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l’air dans cette enceinte ; et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire. Pendant qu’Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l’environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne qu’il n'espérait pas encore, Corinne vêtue de noir, toute pâle de l’absence et si tremblante, dès qu’elle aperçut Oswald, qu’elle fut obligée de s’appuyer sur la balustrade pour avancer ; en ce moment le Miserere commença. Les voix parfaitement exercées à ce chant antique et pur partent d’une tribune à l’origine de la voûte ; on ne voit point ceux qui chantent ; la musique semble planer dans les airs à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre : ce n’était plus cette musique voluptueuse et passionnée qu’Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant, c’était une musique toute religieuse qui conseillait le renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille et resta plongée dans la plus profonde méditation. Oswald lui même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d’exaltation qu’on aimerait à mourir... Le Miserere, c’est-à-dire, ayez pitié de nous, est un psaume composé de versets qui se chantent alternativement d’une manière très différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d’un ton sourd et presque rauque ; on dirait que c’est la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que c’est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux des âmes généreuses et quand ce chœur si doux reprend ; on renaît à l’espérance : mais lorsque le verset récité recommence, une sensation de froid saisit de nouveau ; ce n’est pas la terreur qui la cause, mais le découragement de l’enthousiasme. Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse au fond de l’âme une impression douce et pure : Dieu nous accorde cette même impression avant de mourir. On éteint les flambeaux ; la nuit s’avance... Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l’âme, où tout est intime et intérieur ; et quand le dernier son s’éteint, chacun s’en va lentement et sans bruit ; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.


Une procession, par Horace Le Blanc (1580-1637)

"Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de Saint Pierre, qui n’est alors éclairé que par une croix illuminée : ce signe de douleur seul resplendissant dans l’auguste obscurité de cet immense édifice est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu’on aperçoit en foule sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle où se prosternent le pape vêtu de blanc et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d’une demi-heure dans le plus profond silence, et il est impossible de n’être pas ému par ce spectacle. On ne sait pas ce qu’ils demandent, on n’entend pas leurs secrets gémissements ; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe : quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d’ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l’immortalité?»


Voûtes de la basilique Saint Pierre, à Rome


Dans l'esprit de ces écrivains, toute éventuelle conversion passe par la liturgie: n'y a-t-il pas une "séduction" éprouvée, à lire les réflexions des personnages? Un catholique intransigeant pourra déplorer une telle présence du sensible confinant au règne de "l'émotion"... mais n’est-ce pas le sensible qui introduit le Beau et Dieu à notre âme ? les catholiques ne prient-ils pas Dieu par l’intermédiaire d’images qui Le représentent ? Eh! quoi de plus beau qu’une Messe décrite par Staël et Mercier, au temps où la Messe catholique est appelée Saint Sacrifice de la Messe? Bossuet dit: « Il n’y a rien de plus grand dans l’univers que Jésus-Christ et il n’y a rien de plus grand en Jésus-Christ que son sacrifice. » La seule chose à laquelle rendent justice ces «esprits-forts», c'est précisément la liturgie de la Messe, qui prépare le croyant à recevoir le Sacrifice de Dieu: en effet , comment renouveler le sacrifice du Calvaire de façon non sanglante sur l'autel, sinon par cette liturgie?

Ces auteurs reconnaissent enfin que la force de propagande du catholicisme réside tout entière dans sa liturgie "extraordinaire": mais est-ce si extraordinaire de comprendre cela ? Quelqu'un désirant détruire la foi catholique ne devrait-il pas, en premier lieu, s'attaquer à sa Messe? Luther, chef du protestantisme allemand, a tellement bien compris cela, qu'il écrivit, il y a cinq siècles déjà :

« Quand la messe sera renversée, je pense que nous aurons renversé la papauté car c’est sur la messe comme sur un rocher que s’appuie la papauté toute entière, avec ses monastères, ses évêchés, ses collèges, ses autels, ses ministres et sa doctrine (...) tout cela s’écroulera quand s’écroulera leur messe sacrilège et abominable (Luther, in Contra Henricum regem Angliae, 1522, t.X, p.22O)

Ce qu'il veut dire, ce fripon hérétique de Luther, c'est qu'on n'attrapera plus de mouches, une fois qu'on proposera du vinaigre. Qu'est-ce qui définit le papisme à détruire selon Luther? -Sa Messe. Qu'est-ce qui fait tout le miel du culte catholique pour les Philosophes du XVIIIe? -Sa Messe. La Messe est au cœur de la foi. "La Messe, écrit saint François de Sales, est l'âme de la piété et le centre de la religion chrétienne" (Introduction à la vie dévote). Les catholiques ne voient pas les sacrements comme un symbole ou un signe extérieur de la foi: seul le protestantisme enseigne cela comme un dogme. Et si les auteurs cités reconnaissent en cette forme ‘extraordinaire’ un pouvoir d’attraction irrésistible, c'est parce que la Présence de Dieu y est palpable. En réalité, tout chef-d’œuvre n'est qu'un hommage rendu à Dieu, à Dieu que n’importe quel catholique doit pouvoir adorer comme Notre-Seigneur Jésus-Christ Le mérite.


La Piéta, de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome


19/01/08

Death Sentence: La vengeance est un plat qui se mange très froid [spoilers]

Nick Hume


Nick Hume, riche, heureux avec sa femme et ses deux fils, voit sa vie basculer lorsque son fils aîné est tué dans le braquage d’une station service par un gang. Présent sur les lieux, Nick reconnaît ensuite le tueur. Son avocat lui dit qu’il fera tout son possible pour que cette "bête sauvage" en prenne pour 5 ans. 5 ans ? s’exclame Nick. C’est la prison à vie que je veux ! - Mais, comprenez-vous, lui rétorque l’avocat, le jeune fait partie d’un gang ; il tue pour être intégré au groupe... Et insensiblement l'avocat réduit la durée d'emprisonnement à un ou deux ans. Au jour J., Nick regarde le tueur avec colère, qui lui retourne un regard provocateur. Nick décide de dire au Juge qu’il ne reconnaît pas le meutrier, qu'il s'est trompé d'individu ; il était le seul témoin le soir du meurtre, il faisait nuit, il n’est plus sûr de rien. Non-lieu donc.



Il va le tuer lui-même.

On est ravi, au début, de voir cet homme désespéré décider de se venger. Quelque peu angoissé de commettre son premier meurtre, Nick le tue. Dès qu'il apprend la nouvelle, Billy, le grand frère du tueur et chef du gang, est décidé à faire la peau à ce gars en costard.

Nick manque évidemment se faire tuer dans la rue. Il rétorque, tabasse et se fait poursuivre par la horde dans une scène d’anthologie. On ne respire pas une seconde pendant ce quart d'heure haletant. Pour éviter lui-même la mort, Nick doit bien se défendre... Quel soulagement de voir une voiture enfermant un vil individu plonger depuis le haut d'un parking d'immeuble, pour atterrir, sous les yeux incrédules des racailles, cent mètres plus bas sur le bitume.

Les conséquences ne sont font pas attendre. Coup de fil de Billy à Nick (qui avait fortuitement balancé sa mallette près du parking) : Je vais tuer toute ta famille maintenant. Tu joues sur mon terrain, tu vas payer.


"Houuuuaaaaa! "

Pourquoi est-on heureux que la bataille s'amplifie, et que Nick l'accepte sans faiblir ? Je ne pense pas qu'on aime cette idée de vengeance, la violence n'a rien de rationnel ni d'esthétique. On est entrainé par elle, au même titre que Nick, persuadé de maîtriser ses pulsions alors qu'il est simplement possédé par la froide détermination de la vengeance..., mais il ne fera qu’imiter son adversaire jusqu'à l'extinction de sa famille. L'attrait de la violence n'est pas seulement bestial: les animaux ne se vengent pas et ne se font pas la guerre. Pire encore, l'assassinat de sa femme et de son second fils peut sembler n’être qu’un prétexte pour redoubler de violence. Par exemple: on notera que, dès lors que sa femme est morte et qu'il n'a plus à cacher quoi que ce soit à quiconque, Nick opère sur lui-même une modification impressionnante: oubliés la cravate, l'allure de cadre supérieur. Il revêt le blouson de son fils; il se rase le crâne. Comme s'il se révélait à lui-même. Une fois sa maison détruite par les bazookas, que lui reste-t-il donc à "protéger"? En ayant voulu faire justice lui-même à la mort de son fils, pouvait-il décemment croire qu’il « protègerait » sa famille, en sachant que la réponse à son acte serait immédiate ? Il y a une grande responsabilité dans le choix de déclencher, et pire, de poursuivre la guerre; évidemment Nick n'y pense pas, et nous, spectateurs, n'avons pas envie d'y penser, solidaires vengeurs que nous sommes.


Le gang des frappes

Et pourtant, on désire que Nick soit autonome dans ses décisions, car on désire tout autant cette violence enrobée dans la cause universelle du Justicier solitaire. La sympathie que nous ressentons pour lui vient de son côté "vieux schnock", qui n'a aucune chance face à une horde de hyènes plus puantes encore que Fogiel. Mais quand les meurtres s'échangent au ping-pong, on se dit qu'il est plus que temps d'arrêter. Nick lui-même le voudrait mais il ne le peut plus. C'est là qu'est le génie du réalisateur: il introduit une distance entre Nick et nous. Lorsqu'il prend la décision de liquider tout le gang, Nick accepte qu'il n'y a pas de possibilité de retour en arrière. Le flic l'avait prévenu : il n’y a plus moyen d’arrêter ce que vous avez déclenché. Vous croyez que parce que vous êtes riche, vous avez le droit de tuer ces gens? Encore possède-t-il une certaine aura, lorsque, de son costard vêtu, il se rend dans les bas quartiers avec son couteau pour venger son fils. On espère alors, selon l'illusion romantique, qu'il soit un héros différent des voyous.

Ici Nick s'est échappé de l'hôpital et s'est rasé le crâne pour ressembler à une frappe


L'avant-dernière scène achève de nous convaincre du contraire... âpre vérité! Après que Nick a tué tout le gang avec des armes de gros calibre - du genre de celles qui laissent un trou d'un mètre de diamètre dans le mur-, Nick et Billy se retrouvent gravement blessés, côte-à-côte sur un banc, incapables de faire le moindre geste. Seuls dans une église désaffectée. Un lieu propice au pardon, mais d’où l’Esprit s’est enfui pour les besoins de la cause vengeresse. Billy semble pleurer... A-t-il des regrets? Entre Billy et Nick s’ensuit un échange de regards dont on ne sait s’ils sont de haine ou de mutuelle admiration. Le jeune Billy est un modèle pour Nick, parce qu'il est jeune, qu'il a l'âge de son fils et qu'il tue sans émotion: c'est à ce point de détachement que Nick doit parvenir pour assouvir sa vengeance. Nick est également un modèle pour Billy car, sous ses dehors de vieux "schnock" qui ne connaît rien au milieu, il est invincible et plus déterminé qu'eux tous. Or, et là est l'âpre Vérité, Nick a une faille: après un temps de silence, Billy lui dit : «Non mais regarde ce que j’ai fait de toi. On dirait que t'es un des nôtres maintenant». Nick est devenu un voyou, non pas tant pour protéger sa famille ou pour se prouver qu’il en avait, que pour prouver qu’il en était. Impassible, Nick sort son arme : « T’es prêt? » demande-t-il à Billy. Il est vraiment des leurs, car, sans aucune pitié, il le tue.


"T'as vu ce que j'ai fait de toi?"

Le film aurait pu se terminer ici. Le "héros" condamné car incapable de pardonner. La boucle bouclée.

Mais une espèce d'happy-end vient gâter ce qu'il y avait d'appréciable dans le héros illustrant de façon sanguinolente la stérilité de la vengeance. Non! Il faut un message du type: vous avez bien eu affaire à un héros. Nick retourne donc chez lui, couvert de sang, mourant. Il allume la télé, passe un film où toute sa famille est réunie pour un anniversaire... Le flic arrive, impressionné de trouver Nick en vie, et lui annonce que son deuxième fils, grièvement blessé, a commencé à se remettre de ses blessures. Alors Nick émerge de sa torpeur, revenu à la vie comme par miracle; ses yeux brillent de joie. Par cet éclat dans ses yeux on nous dit que Nick a finalement obéi à sa volonté de sauver sa famille, qu'il a maîtrisé cette surenchère de violence, et que jamais il n'a cédé à l'imitation des petites frappes. En réalité, Nick s’est abaissé involontairement jusqu'à oublier sa famille... Son deuxième fils n'a plus de raison de vivre: il ne lui restera ni mère, ni frère et son père sera sans doute incarcéré (comble de l'ironie: on escomptait "un a deux ans" pour la frappe).


Néanmoins, ce film est très bien fait, il souligne notre penchant trop humain à appliquer le principe d'"oeil pour oeil, dent pour dent". Je me souviens que mon professeur d’anglais, au collège, nous disait, presque en se vantant : Si l’on tue mon enfant, je n’attends pas, je prends mon pistolet et je me charge du meurtrier"... Il y a un romantisme égoïste à faire justice soi-même. Une idée confuse mais présente en nous tous, que la Justice ne fait pas son travail. Dans le film, cinq ans pour un meurtre de ce genre est inadmissible. Le film s'appelle "Death sentence", ce qui signifie: Peine de mort. Justice tribale. Guerre des gangs : on pourrait être tenté d'interpréter "Death sentence" comme un plaidoyer contre la peine de mort puisque celle-ci s'apparente à la vengeance sordide. En outre, la déchéance finale du héros est éloquente. Drames familiaux: n'est-ce pas le cœur du problème? Tout le monde se bat pour son clan, pour sa famille, pour sa cause. Et puis, Nick est un gang à lui tout seul puisqu’il est venu à bout du gang. Et ce n'est pas flatteur pour lu.

Il ne faut pas désespérer des fins des films américains. Le dernier film de Sean Penn, Into the Wild, s’il ne se place pas dans la catégorie des films d’action, n’en est pas moins lumineux : en tous points, il s'oppose à Death Sentence. Il part de la même croyance que l'on ne peut compter que sur soi, mais parvient à une conclusion radicalement différente. Into the Wild: sans doute est-ce le meilleur film que j’aie vu depuis longtemps. Il est des films que l'on commente, il en est d’autres qu’on admire, sans voix!



> BONUS < :



video

24/12/07

Joyeux Noël à tous !


BAROCCI, Federico Fiori
La Nativité
1597
Museo del Prado, Madrid

17/11/07

Dr House, drôle de monstre


Vous connaissez peut-être la série Dr House et son personnage du même nom ? Non ? Eh bien, sans doute est-ce l’occasion d’apprendre à le connaître. Comme avec mon billet sur Saturnin dont je reprends ici la rigoureuse et scientifique méthode, je m’en vais portraiturer cet antihéros afin de vous éclairer de ma lampe torche sur les raisons de son succès fou.

Dr House est mal élevé, misogyne, drogué, grossier avec ses patients, insolent avec sa patronne, divorcé et n'a qu'un seul ami. Pour équilibrer la balance, c'est un médecin de génie. Or, il est bien humain, car il souffre : il a mal à la jambe et s’appuie sur une canne pour marcher. Sa méchanceté s’explique. Sous cet aspect, nous pouvons le comprendre et le supporter. En revanche, House ne deviendra jamais un héros, parce que son comportement dépasse les bornes de l'excusable: en effet, celui-ci a le toupet de ne jamais tomber amoureux. Comment des fans qui regardent des séries pour se piquer d’une dose quotidienne de violence, d’amour et de sexe, pourraient-ils supporter ces joutes verbales qui, à elles seules, tissent l’action et le dénouement d’un épisode (il s’agit à chaque épisode d’une enquête sur le diagnostic d’une maladie) ?

Anti-héros, pourtant révéré par ses « fans »... comment cette contradiction est-elle possible, demandez-vous? Eh bien, peut-être ne s'agit-il que d'un paradoxe! Gregory House est doté d’un esprit aussi vif que celui d’Oscar Wilde. Ses "vannes", aussi méchantes soient-elles, viennent à point nommé nous informer de tout ce qu’il ne faut pas dire, faire ni penser dans une société soucieuse du respect de tout comportement dangereux pour la santé. Paradoxalement la lucidité de House, qui n'est pas drôle, fait rire. Notre hilarité obéit sans doute, comme on dit, au mécanisme de « renversement des valeurs ». Si l’on rit avec lui, n'est-ce pas parce que House dit crûment ce que nous pensons sans (avoir le droit de) l’exprimer? Parce qu'il ridiculise ce qui est parfait?


Avant la prise de médicaments


Son humour passe sans danger : House est athée, fainéant, porte des baskets neuves, boude la cravate... Bref, c'est l'idéal de l’hominidé moderne, darwinien dans sa façon de traiter les patients comme des chiens, libéré, libre dans sa tête. Toutes les conditions d'impartialité sont réunies pour qu'il profère certaines vérités de façon crédible. Mais ses blagues sur des sujets tabou, pourquoi nous font-elles rire ? ... Au temps où le blasphème était puni de mort, il y avait le sacré: par définition le sacré est ce à quoi on ne touche pas. Voilà ce qui rendait le blasphème et l’interdit d’autant plus attirants (pourquoi les mots moyenâgeux de sacrebleu, et sapristi nous sont-ils restés ?(1)). Or, qu'est-ce qui est tabou, de nos jours? Ce n'est pas le "religieux". De nous jours, le sacré subsiste, plus intouchable peut-être: politisé, il est descendu dans nos mœurs. Nos comportements personnels sont sacralisés, quels qu'ils soient. Ils sont sacrés puisqu'ils émanent de la source unique de liberté, multipliée à l'infini: l'individu souverain. Un joli rêve, pourtant conforté par la Loi et le Droit. Voilà précisément ce dont House se moque, jour après jour, quoi qu'il dise et fasse. Il n'est jamais tendre avec ses patients, ni avec les gens de manière générale. Mais il reste dans l’humour, et ne s’aventure pas sur un terrain polémique. Il peut ainsi proférer ses néo-blasphèmes, parce qu'il est infirme. Devant l’écran, nul doute que beaucoup de ses fans prennent des notes et compilent ses réparties; seulement les conditions dans lesquelles le fan pourrait à son tour faire revivre cet humour ne se produisent jamais –car tout le monde n’est pas un médecin de génie, ni ne possède cet esprit-, le fan est par conséquent condamné à répéter lesdites vannes devant son miroir!

A sa décharge, House n’a sans doute pas conscience de son ignominie, étant isolé et protégé du jugement de la société par sa canne misanthropique... laquelle canne le rend évidemment intouchable. Il a même sa place de parking handicapé grâce à cette canne; et il menace de ne plus travailler si on la lui ôte. S'il échappe à la condamnation, c’est parce qu’il est l'individu sacré dont émane une Vérité à laquelle tous, y compris nous, viennent se ressourcer. Sa canne, justement, n'évoque-t-elle pas le sceptre de la royauté? Certes, c'est un roi ridicule et mal élevé, poussant dans ses retranchements la logique de l'individu Souverain-Bien-Fin-ultime de lui-même...

La morale est sauve, Dr House est abject, trop asocial pour que l'on ait envie de l'imiter et donc de l'aimer. Mais n'est-ce pas cela qui est inquiétant, ce refus des scénaristes de nous attacher à lui? Car on l'aime davantage pour ses blagues que pour ses qualités humaines!... En fait, il ne s'agit pas de trancher sur le fait qu'il soit humain, trop humain, ou simplement inhumain. Ces deux assertions voilent la réalité. Plutôt que statuer de manière péremptoire, il faut lui donner la question:

Qu'est ce qui nous retient de déblatérer de telles blagues et d'adopter un tel comportement, si ce n'est le fait que nous ne sommes ni infirmes ni aussi intelligents?


(1) "Pourquoi les mots de sacrebleu, sapristi nous sont-ils restés ?" : ces mots sont les dérivations respectives de « sacré Dieu » et de « sacrisitie ». Des blasphèmes. Les êtres humains, malins, ont modifié un peu les mots pour rendre l'injure passe-muraille et passe-temps. C'est un peu la même chose, de nos jours, que la substitution de « mercredi » à "m***". Pourtant, ce dernier mot censuré pour la bienséance des enfants exprime un produit naturel à l'homme. Voilà comment l'on peut expliquer cette substitution d'un mot qui n'a rien de blasphématoire: la véritable substitution c'est l'exigence de propreté extérieure et d'amour de son propre corps qui a remplacé l'exigence de propreté intérieure (ou beauté intérieure, comme disent les méchants laiderons), celle-ci étant censée représenter celle-là! Ha! Ha! ha!

30/10/07

Sentences de saint Isaac le Syrien


saint Isaac le Syrien

Saint Isaac le Syrien a vécu au VIIe siècle. Il fut moine, évêque et ermite, un grand saint. Comme son nom l’indique, il vécut en Syrie. Il a laissé des pensées à la postérité, plus connues sous le nom actuel de « Sentences ».

Il est dommage que les pasteurs n’emploient plus ce langage si simple et pourtant si beau pour édifier leurs ouailles, avec autant de rigueur et d’amour. Et pourtant, lorsque l’on considère que saint Isaac est un saint à la fois catholique et orthodoxe, un saint qui a inspiré la piété musulmane, unsaint qui se vit même pris en exemple par des protestants, n’y a-t-il pas de quoi s’émerveiller devant l’universalité (katholikós= universel) de la sainteté, dont la voix se moque éperdument des siècles qui passent, et traverse, tel un éclair, l’éternelle corruption des temps ? Les paroles du Christ, nous est-il dit, ne passeront point.



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Quand tu as rempli ton ventre, évite, si tu ne veux point t'en repentir, d'explorer le divin. Comprends bien ce que je te dis : le ventre rassasié exclut la connaissance des mystères de Dieu.