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14/02/08

Défense de la Messe catholique par des non-croyants

Simone Martini , La Sainte Messe miraculeuse
( 1312-1317)

J'ai une prédilection pour les avis impartiaux, notamment en ce qui concerne la religion.

J’ai sous la main deux extraits, dont les auteurs ont en commun d’être hostiles au culte catholique et, paradoxalement, d’avoir écrit, avant Chateaubriand, quelques lignes méritant d’être portées à l’attention de tous, croyants ou non. C'est, à mon avis, «l'objectivité» même de ces avis non-catholiques qui rend d’autant plus intéressante leur admiration de la Messe : ils sont anticléricaux (Staël est protestante, Mercier est "déiste" et «voltairien»).

Souvent, il n’est guère besoin d’être théologien ni versé en une langue ancienne pour voir. Il suffit d'ouvrir les yeux.

Le premier extrait est tiré de l'édition du livre le Nouveau Paris de L.-S. Mercier (Mercure de France, 1994) ; ce texte fut écrit en 1794, la religion catholique est persécutée dans toute la France et l’auteur, après avoir raillé la bigote typique, écrit :


"Il faut convenir néanmoins que les cérémonies de la religion catholique ont un attrait si puissant que les esprits-forts n’y résistent pas eux-mêmes. La pompe du spectacle, la richesse des ornements, la majestueuse lenteur des processions, le jet des encensoirs devant un soleil étincelant de pierreries, l’éclat des lumières qui se réfléchissent en gerbe dans le cristal des lustres, les voix de mille femmes plus belles les unes que les autres chantant en choeur des hymnes que le choeur accompagne, tout cela est bien capable d’émouvoir, de séduire, d’attendrir les coeurs les plus insensibles."


Tous les sens sont requis ici, et particulièrement la vue (les lustres, le cristal, la lumière), l’ouïe (les chants) et l’odorat (l’encens). Mais Germaine de Staël a plus longuement développé cette force «artistique» du rite catholique dans son roman Corinne. On est invité à suivre les pensées d'une personne "étrangère": Oswald (Lord Nelvil) est un lord anglais, rationnel, protestant, qui se rend à la Messe du Vendredi Saint, à Rome, autant par curiosité que par intérêt pour sa bien-aimée Corinne, qui elle, est catholique et poète: âme martyre par excellence (j'ai le regret de vous dire qu'elle mourra, en "martyr de l'amour", à la fin du roman). L’action se situe aux alentours de 1800. Lisez tout, cela en vaut la peine:


video

Musique: Miserere


« Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu’il regrettait de n’avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir ; il attendait le bonheur de la revoir ; les douces espérances du sentiment s’accordent avec la piété; il n’y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine pour entendre le fameux Miserere vanté dans toute l’Europe. Il arriva de jour encore et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier, avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l’a traité. Michel-Ange s’était pénétré de la lecture du Dante ; et le peintre, comme le poète, représente des êtres mythologiques en présence de Jésus Christ ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe et c’est sous la forme des démons qu’il caractérise les fables païennes. On aperçoit sur la voûte de la chapelle les Prophètes et les Sibylles appelés en témoignage par les chrétiens ; une foule d’anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous : mais ce ciel est sombre et redoutable...


Le Jugement dernier de Michel-Ange


« ... Le jour perce à peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières ; l’obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées ; l’encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l’air dans cette enceinte ; et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire. Pendant qu’Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l’environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne qu’il n'espérait pas encore, Corinne vêtue de noir, toute pâle de l’absence et si tremblante, dès qu’elle aperçut Oswald, qu’elle fut obligée de s’appuyer sur la balustrade pour avancer ; en ce moment le Miserere commença. Les voix parfaitement exercées à ce chant antique et pur partent d’une tribune à l’origine de la voûte ; on ne voit point ceux qui chantent ; la musique semble planer dans les airs à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre : ce n’était plus cette musique voluptueuse et passionnée qu’Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant, c’était une musique toute religieuse qui conseillait le renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille et resta plongée dans la plus profonde méditation. Oswald lui même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d’exaltation qu’on aimerait à mourir... Le Miserere, c’est-à-dire, ayez pitié de nous, est un psaume composé de versets qui se chantent alternativement d’une manière très différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d’un ton sourd et presque rauque ; on dirait que c’est la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que c’est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux des âmes généreuses et quand ce chœur si doux reprend ; on renaît à l’espérance : mais lorsque le verset récité recommence, une sensation de froid saisit de nouveau ; ce n’est pas la terreur qui la cause, mais le découragement de l’enthousiasme. Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse au fond de l’âme une impression douce et pure : Dieu nous accorde cette même impression avant de mourir. On éteint les flambeaux ; la nuit s’avance... Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l’âme, où tout est intime et intérieur ; et quand le dernier son s’éteint, chacun s’en va lentement et sans bruit ; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.


Une procession, par Horace Le Blanc (1580-1637)

"Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de Saint Pierre, qui n’est alors éclairé que par une croix illuminée : ce signe de douleur seul resplendissant dans l’auguste obscurité de cet immense édifice est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu’on aperçoit en foule sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle où se prosternent le pape vêtu de blanc et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d’une demi-heure dans le plus profond silence, et il est impossible de n’être pas ému par ce spectacle. On ne sait pas ce qu’ils demandent, on n’entend pas leurs secrets gémissements ; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe : quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d’ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l’immortalité?»


Voûtes de la basilique Saint Pierre, à Rome


Dans l'esprit de ces écrivains, toute éventuelle conversion passe par la liturgie: n'y a-t-il pas une "séduction" éprouvée, à lire les réflexions des personnages? Un catholique intransigeant pourra déplorer une telle présence du sensible confinant au règne de "l'émotion"... mais n’est-ce pas le sensible qui introduit le Beau et Dieu à notre âme ? les catholiques ne prient-ils pas Dieu par l’intermédiaire d’images qui Le représentent ? Eh! quoi de plus beau qu’une Messe décrite par Staël et Mercier, au temps où la Messe catholique est appelée Saint Sacrifice de la Messe? Bossuet dit: « Il n’y a rien de plus grand dans l’univers que Jésus-Christ et il n’y a rien de plus grand en Jésus-Christ que son sacrifice. » La seule chose à laquelle rendent justice ces «esprits-forts», c'est précisément la liturgie de la Messe, qui prépare le croyant à recevoir le Sacrifice de Dieu: en effet , comment renouveler le sacrifice du Calvaire de façon non sanglante sur l'autel, sinon par cette liturgie?

Ces auteurs reconnaissent enfin que la force de propagande du catholicisme réside tout entière dans sa liturgie "extraordinaire": mais est-ce si extraordinaire de comprendre cela ? Quelqu'un désirant détruire la foi catholique ne devrait-il pas, en premier lieu, s'attaquer à sa Messe? Luther, chef du protestantisme allemand, a tellement bien compris cela, qu'il écrivit, il y a cinq siècles déjà :

« Quand la messe sera renversée, je pense que nous aurons renversé la papauté car c’est sur la messe comme sur un rocher que s’appuie la papauté toute entière, avec ses monastères, ses évêchés, ses collèges, ses autels, ses ministres et sa doctrine (...) tout cela s’écroulera quand s’écroulera leur messe sacrilège et abominable (Luther, in Contra Henricum regem Angliae, 1522, t.X, p.22O)

Ce qu'il veut dire, ce fripon hérétique de Luther, c'est qu'on n'attrapera plus de mouches, une fois qu'on proposera du vinaigre. Qu'est-ce qui définit le papisme à détruire selon Luther? -Sa Messe. Qu'est-ce qui fait tout le miel du culte catholique pour les Philosophes du XVIIIe? -Sa Messe. La Messe est au cœur de la foi. "La Messe, écrit saint François de Sales, est l'âme de la piété et le centre de la religion chrétienne" (Introduction à la vie dévote). Les catholiques ne voient pas les sacrements comme un symbole ou un signe extérieur de la foi: seul le protestantisme enseigne cela comme un dogme. Et si les auteurs cités reconnaissent en cette forme ‘extraordinaire’ un pouvoir d’attraction irrésistible, c'est parce que la Présence de Dieu y est palpable. En réalité, tout chef-d’œuvre n'est qu'un hommage rendu à Dieu, à Dieu que n’importe quel catholique doit pouvoir adorer comme Notre-Seigneur Jésus-Christ Le mérite.


La Piéta, de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome


18/10/07

Attention chien méchant

"Je ne suis qu'un chien de Français"!

On compte ses ancêtres dès lors qu'on ne compte plus, disait le Cardinal de Retz. En effet, les gens passant leur vie à parler de leurs ancêtres montrent leur “néant” actuel : mais les nostalgiques d'un joli titre ne sont pas les seuls dans leur genre. Hegel et Marx, grandes figures hélas roturières, se sont cherché de dignes précurseurs dans les anabaptistes de Munster (à juste titre)... Il n'est pas jusqu'aux bobos ou ceux désirant “en être” qui ne se réclament d'ancêtres aux consonnances éclairées, afin de redorer un blason égratigné. Ainsi Laurent Joffrin, dans un ouvrage d'une lucidité inconsciente, Histoire de la gauche caviar, entend réhabiliter cette gauche éternelle, dont il fait remonter la lignée à Voltaire et ses petits Necker, Hélvétius, d'Holbach, Condorcet, etc.

Laurent Joffrin suit une logique admirable dans son apologie de la gauche caviar. Prendre la défense de cette "classe" en appuyant la thèse que ses représentants ont eu le mérite de faire avancer la cause des progressistes, malgré un apparent écart à leurs origines, voilà qui est révélateur. Ainsi Voltaire était bien à gauche. Là où Joffrin feind de rien connaître de l'histoire, c'est lorsqu'il parle de la traîtrise à la gauche dont sont injustement suspectés les "bobos", descendants des "Voltaire et Cie". Mais une question très importante doit se poser : à partir de quand, vivant dans le luxe avec les moeurs les plus dépravées, la bave de la tolérance à la bouche, à partir de quand finit-on par trahir sa cause originelle qui serait la pauvreté, attribut christique de la gauche éternelle? A partir de quand trahit-on la gôche, quand c'est de ce luxe oisif que naît la tôllé-rance?

Nous allons donc suivre l'exemple donné par Joffrin: établir les liens qui existent entre les bobos et Voltaire, à l'aide de ce précieux manuel qu'est, non pas l'Histoire de la gauche caviar de Joffrin visant à excuser Lang de ne pas organiser les Restos du coeur chez lui, mais le Voltaire méconnu, de Xavier Martin (Ed. Dominique Martin Morin, 2006). C'est dans son livre, monument d'érudition, que j'ai pris les citations qui suivent. Mais, tout d'abord, un petit portrait du grand homme Arouet, alias de Voltaire, s'il ne vous déplaît pas de le lire.



Billets de 10 Francs (1971) à l'effigie de Voltaire


Car Voltaire se veut avant tout un homme de l'élite. Multimillionnaire, haïssant la canaille, c'est-à-dire les indigents (pour lesquels il concède que l'Infâme serve de frein social), ayant toute sa vie eu honte d'être auteur, rêvant de la mort du seigneur Frédéric II dont il eût aimé prendre la place, il était aristocrate en ce qu'il pensait que la majeure partie de l'humanité ne pensait pas... Voltaire, comme ses apologistes le disent si bien, se voulait de l'internationale du gentilhomme", sans patrie, vendant ses éloges au plus offrant (Catherine, Frédéric II), crachant sur ses domestiques, insultant et calomniant les gens de lettres qu'il jalousait quand il ne pouvait les faire enfermer, faisant importer chez lui des reliques de Saint François pour parer à toute critique ecclésiastique... Et l'on colle Voltaire au collège, au lycée, dans les rues, comme l'emblème de tout-ce-qu'il-faudra-tolérer. Or, un Voltaire fondamentalement intolérant jaillit du livre de X. Martin. Il regrettait lui-même de manquer de dents pour dévorer ses adversaires. Il ne pouvait entendre parler de religion ou d'ennemis (Juifs, musulmans, moines, libellistes, Rousseau) sans pousser des hauts cris et piquer des crises de nerfs. Il fit enfermer presque tous ses adversaires (dont des écrivains protestants), à force de lettres de cachet et de pressions par relations interposées. Il fut jugé cliniquement comme un “enfant” par son docteur Tronchin et nombre de ses amis philosophiques. Bref, pour résumer, c'était un violent enfant né avec le talent d'écrire.

Xavier Martin, en dressant ce portrait de Voltaire, s'est livré à un exercice dangereux. Voltaire: c'est le prétexte de la Révolution française, la légitimité stylistique de la tolérance. Mais il n'y a là rien de bien grave, objecterons-nous: car nous avons appris à dissocier l'auteur de l'oeuvre, et comme l'a si bien dit Proust, le moi littéraire n'est pas le moi social. Une œuvre peut fort bien être distinguée de son infâme auteur, voyez le cas de Céline. On parle de beauté esthétique (lire Bossuet pour son style, c'est smart). En revanche, en France, on ne peut pas se permettre de dire que la tolérance a été prêchée par un être intolérant. Cela consiste à éliminer les fondements de toute morale laïque. Bien sûr, il n'y a officiellement aucun rapport entre la haine instinctive de Voltaire pour la catégorie des “gueux” et des “valets”, et son refus que le peuple apprenne à lire. Bien sûr, il n'y a aucun rapport entre son profond sentiment de haine envers lui-même, et la haine qu'il voue à la religion catholique. Alors, concédons à la mode et refusons-nous à porter un jugement sur l'homme. Mais ne nous refusons pas le plaisir revendiqué par Laurent Joffrin lui-même à reconnaître en l'apôtre de la tolérance un digne ancêtre des bobos, tellement doué que ses dons restent, de génération en génération, le modèle du futur. Et ce pour le plus grand malheur des demeurés bien pensants que nous sommes et qui refusent de payer le “tribut” au fanatisme voltairien.


Voltaire nu, par Pigalle


“Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité”, voilà ce qui rassemblait les philosophes, écrira Sénac de Meilhan, ex-voltairien (car la Révolution est passée par là entre-temps).

Intéressons-nous d'abord à l'ancêtre de l'amour inconditionnel de l'Europe. Pourquoi, avant de le haïr, Voltaire aima-il tant Frédéric II, pourquoi aima-t-il passionnément l'Angleterre? N'était-ce pas simplement parce qu'il détestait la France, exactement comme Alain Minc? Le “gros de la nation [qui] est ridicule et détestable” (1770) ne méritait pas, en effet, que l'on s'y intéresse. A un petit Anglais de passage à Ferney, il dit un jour: “Vous serez un jour un Malbourough; pour moi, je ne suis qu'un chien de Français”. Cet homme sans frontières portait son coeur en bandouillère pour un monde uniquement fait de têtes couronnées, lesquelles lui faisaient oublier les Français, désignés par lui comme étant la “chiasse du genre humain”. L'Europe ne pouvait pas être bien mieux, mais au moins pouvait-on y colporter son "génie français". Voltaire, valet des rois et diffuseur de la gauche tolérante, c'est Stéphane Bern officiant sur Canal, avec la perruque en +.

Mais la tolérance est le mot magique de tous les thuriféraires de Voltaire, d'hier et d'aujourd'hui. Afin de faire triompher des fins si belles, il était nécessaire d'utiliser des moyens un peu moins nobles. Trois mois avant la mort de Voltaire, un journaliste écrira, à propos de "tolérance":
“Les philosophes n'ont jamais été si puissants, l'Académie si puissante [...]. les censeurs ont ordre de laisser passer dans aucun ouvrage, rien qui puisse porter seulement atteinte à la gloire de Voltaire” (Fréron, 24 février 1778).

Comment ne pas être tenté de tracer un lien ontologique entre la gloire d'un Voltaire intouchable de son vivant, et l'interdiction actuelle qui consiste à mal parler de lui (à l'école, à l'université), dans l'unique intérêt de "sainte Toleranski"? De même, de son vivant, les êtres qui avaient l'heur de déplaire au sieur Arouet croupissaient à la Bastille et à Bicêtre. Son réseau social étendu lui permettait ces fariboles, mais quel moyen, avaient-elles, ses victimes, de se défendre? ... Pauvre Jean-Jacques, va.


Hugo au centenaire de Voltaire. Bon royaliste, il l'avait d'abord haï, mais une fois converti à la haine des catholiques, il l'adora.


Laïcisme. Ecrasons l'infâme, vous le savez, était le mot d'ordre signant toutes les lettres de M. de Voltaire. On dit souvent, pour excuser Voltaire, que l'Infâme désigne la superstition, le fanatisme. "L'infâme" désigne plus précisément l'Église catholique. Il parle sans cesse, dans ses lettres, d'écraser les moines... Comment empêcher ses cheveux de se dresser sur la tête quand on songe que les révolutionnaires se réclameront de cette même tolérance vertueuse pour massacrer des religieux? Voltaire écrit des premiers chrétiens qu'ils avaient bien mérité leur martyr... parce qu'ils étaient “séditieux” et "non-conformistes". En conséquence, une certaine notion de “conformisme” devait bien exister dans sa tête. Ce conformisme, c'était le snobisme qui déjà sévissait chez les élites mondaines, c'est-à-dire: la haine viscérale de tout "préjugé" (religieux, moral, social), le préjugé désignant à l'évidence la vieille France catholique. Laissons un contemporain de Voltaire détailler ce travers:

“Quand tout le monde était dans l'aveuglement, constate l'Anglais Horace Walpole, il fallait peut-être faire un effort pour se mettre au-dessus des préjugés. Mais quel mérite a n'en point avoir quand c'est ridicule que d'en avoir?” (1770).

Le ridicule avait le pouvoir de trucider, aussi fallait-il bien en profiter avant que les têtes ne tombent. Mais de quelle nature exacte est ce conformisme cher à Voltaire? Osons le dire, il est terriblement moderne! Frédéric II se vantait auprès de lui, en 1775:

“Pour moi en fidèle disciple du patriarche de Ferney [Voltaire], je suis à présent en négociation avec mille familles mahométanes auxquelles je procure des établissements et des mosquées dans la Prusse occidentale. Nous aurons des ablutions légales, et nous entendrons chanter Hilli Halla sans nous scandaliser; c'était la seule secte qui manquât dans ce pays” [Frédéric II était protestant].


Xavier Martin fait le lien entre cette vantardise et le précepte de Diderot, bon élève de son maître, avançant que le seul moyen de neutraliser les religions est "de les tolérer toutes sans aucune exception, et de les décrier les unes par les autres en les rapprochant les unes des autres”. Œcuménisme, quand tu nous tiens ... Ici, la tolérance est l'autre face du mépris universel à l'égard de la religion. Mépris et tolérance sont inséparables, précise X. Martin. Il ne s'agit pas de bienveillance, ni de bienfaisance, mais de tolérance. Le laïcisme, s'il est toujours aussi pitoyable et haineux, ne daignerait plus parler comme Diderot de nos jours. Ce serait se trahir trop vite... Non ! il vaut mieux sembler aimable : le laïcisme se revêt des slogans de tolérance et d'œcuménisme, dont les sonorités sont bien plus inoffensives, bien plus bobo, à l'oreille.


Mais le plat de résistance que nous a préparé Xavier Martin, c'est du bon hachis parmentier. Voilà quelque chose que l'on devrait songer à renflouer des oubliettes de l'Histoire voltairienne! C'est beaucoup plus drôle que la bombe atomique, et surtout bien plus gastronomique. Je confesse mon ignorance, j'ignorais que Voltaire s'était pris pour Léonard de Vinci. Ce fripon édenté eut l'idée géniale d'une machine pour s'en servir contre Frédéric II au commencement de la Guerre de Sept ans. Il se révèla tout à coup, étrangement, très francophile... Son idée de hache-viande mécanique (une sorte de trébuchet qui, au lieu de lancer des pierres, hache les hommes) fut proposée à Richelieu comme garantie de la victoire sur les adversaires: mais Voltaire, qui n'était pas vraiment un manuel ni un véritable génie, propose : “il faudrait un homme absolu, qui ne craignît point les ridicules, qui fût un peu machiniste”, et qui “aimât l'histoire ancienne” (son idée lui venait de ses lectures érudites, prise chez les assyriens)... Cela ne marcha pas, on dirait aujourd'hui que son grand-oeuvre fit un flop, car on ne le prit pas au sérieux. L'humaniste essaya à nouveau de proposer son char à la tsarine Catherine II dans sa guerre contre les Turcs, mais elle n'en voulut pas et l'on se demande bien pourquoi. Il faudrait un jour se pencher sur les raisons de cette intolérance littéralement infâme.

Cet homme au génie étincelant n'en finit pas de faire rire. Mais il faudrait qu'il ne provoque que le rire. La pitié, il n'en eût voulu pour rien au monde. Mais ne soyons ni si sévères ni si intransigeants. Voltaire, c'est la France laïque et spirituelle, charriant avec lui tout ce siècle de haine. Et il faut lire Xavier Martin. Si vous voulez rire et hoqueter d'indignation à chaque page, procurez-vous donc son livre époustouflant!



27/09/07

Suicide Party, acte II


M. André Gorz, suicidé approuvé


Le suicide (assisté et collectif) a tellement la cote que les gueux ne peuvent pas saisir son concept naturellement. Nous avons déjà bénéficié l'an dernier, à la même période de l'année, d'une tentative de campagne pro-suicide par M. Jean-Jacques, le médiateur des idées sublimes traduisant pour le peuple. Je remarque d'étranges similitudes dans l'orchestration de ces publicités pro-mort, et j'aime partager ma joie. L'enjeu de ce débat est très grave. Il s'agit de rendre quotidien cet exemple issu de la Grammaire française et impertinente :

"Il conduit avec prévenance sa délicieuse vieille maman impotente chez le vétérinaire pour la faire piquer".(1)

Il est certain que ce ne sont pas avec des phrases de ce genre qu'on arrivera à faire avancer les choses. Il faut des histoires plus sympathiques, un peu plus humaines.
Alors on recommence, avec les mêmes ingrédients-choc, de préférence en automne, quand les gens sont un peu plus déprimés et puis... On enveloppe le vilain suicide d'une histoire d'amour à faire pleurer dans les chaumières. Voici le résumé, en quelques mots:

deux vieux gauchistes entre qui l'amour est si parfait qu'ils ne peuvent plus supporter de vivre. Deux vieux romantiques pour qui l'Amour est la valeur absolue, au nom de laquelle ils se tuent...

Se tuer ensemble, tous ensemble, c'est moins triste que d'être retrouvé pendu tout nu, seul au petit jour, au milieu de sa chambre. Et l'argument "tu meurs, je meurs": plus fort? tu meurs !

J'ai parlé plus haut d'exemples frappants. M. Jean-Jacques Bourdin en avait donné un, fondé sur la même intrigue de l'amour plus fort que la mort. Son couple choisi avait, lui aussi, tout prévu, en chargeant leur sentimental bourreau de raconter l'"événement" à M. Bourdin. Ils avaient été comparés à Roméo & Juliette et le bourreau avait pris les accents de Shakespeare. C'était tragique à vous donner le hoquet. Tout ça pour ça me demandez-vous? Mais oui, madame.

Or, un exemple frappant est encore plus charmant lorsqu'il est libre-penseur, disciple de Jean-Paul Sartre et cofondateur du Nouvel Observateur : j'ai nommé André Gorz (et sa femme Dorine). Gorz est écrivain de talent, en plus d'avoir été reporter et philosophe brillant. Son suicide parachève donc une vie courageuse de méditation intellectuelle. Nul doute que son geste final est le fruit de longues réflexions morales (2). "Libé" nous fait un extrait promotionnel de sa dernière Lettre à D., publiée il y a un an déjà:

Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous ­avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

Mais de quelle espèce est leur paradis?... Un paradis de papier, sans doute, puisque, dans ce torchon on ne parle pas tant d'André que de son oeuvre... Voici que le suicide confirme le chef-d'oeuvre, rangeant le livre au rang de prophétie. "Vraiment, cet homme était un visionnaire! Il avait prévu sa mort"... Au Panthéon de l'Education nationale, il gagnera une renommée pour l'éternité. Lorsque l'euthanasie sera l'élément clé du meilleur des mondes après avoir été présentée comme un moindre mal, on proposera aux candidats du bac des écritures d'invention ayant pour thème et mission de "glorifier l'Homme nouveau, qui avait posé, par un acte symbolique, un choix existentiel sur fond nauséabond de judéo-christianisme. Soutenez votre point de vue par des anecdotes de fins de vie volontaires dans votre entourage."

Hormis les hurlements d'admiration unanimes des commentaires de Libé, tous réglés sur le même mode, on pourrait tout autant s'exclamer: "Quel courage de planifier sa mort !" Certes, n'est-il pas plus rassurant de quitter cette terre en sachant qu'on parlera de nous à la Une de
libération et du monde en simultané, que l'on sera décrit comme un amoureux des temps modernes au moment de la mort?...

Ce qui sera peut-être moins héroïque, c'est lorsque ce genre d'actes se démocratisera, se légalisera. Le choix même de rester en vie se réduira, les éloges seront... inexistants...


J'en veux pour preuves ces paroles prophétiques
de M. Jacques Attali. J'écris "prophétiques", mais le terme "planifiées" serait plus approprié, bien que moins poétique... M. Jacques Attali, donc, nous offre ces belles phrases dans son livre tout aussi charmant, l'homme nomade, 2005 (Ed. Livre de Poche).


L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit : la logique socialiste c’est la liberté, et la liberté fondamentale c’est le suicide ; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société.
ou encore,

Dès qu’il dépasse 60/65 ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte alors cher à la société ; il est bien préférable que la machine humaine s’arrête brutalement, plutôt qu’elle ne se détériore progressivement.

Il en a assez dit, non? P

--
(1) Dans cette même Grammaire française et impertinente, parue chez Payot, on trouve des exemples aussi charmants que: "Frankeinsten, Dracula, Landru, Pie XII, Al Capone sont des noms propres". "Bernard a cassé tous les vitraux de la cathédrale de Chartres avec sa fronde". "Au rallye des landaus, beaucoup de pneus et de bébés ont crevé". "Même le suicide de sa mère ne parvint pas à le dérider" "Pardonnez-moi, je suis pressé, je dois assassiner ma mère". "Le chauffeur routier a souri au bambin après l'avoir ecrasé avec son camion". "Beurk! c'est vous qui avez fait ça, demanda le médecin à la jeune accouchée en lui présentant son bébé." "Sais-tu, petit fripon, que tu viens de tuer ta grand-mère?
Bref, ces exemples rendent amusants et sympathiques le suicide, l'euthanasie, l'avortement, le meurtre, etc. C'est aux enfants à qui ce livre est destiné... Ces exemples sont cités dans le livre très instructif, et très bien écrit, de Vladimir Volkoff: Petite histoire de la désinformation, Ed. du Rocher., 1999, p.166.

(2) Jadis, les gens qui planifiaient leur suicide étaient considérés comme des obsessionnels sinon des fous (préjugés que tout cela!). Ainsi l'auteur du manuscrit trouvé à Saragosse, Potocki, avait poli sa balle de revolver pendant très, très longtemps, avant de se la tirer dans la gorge.

06/08/07

La Côte d'Azur et Brel




L'écrivain et conservateur des musées de Menton Hugues de la Touche s'est déjà intéressé à l'oeuvre de Jean Cocteau, et aux rapports entretenus par celui-ci entre la création et le lieu qui l'inspire, à savoir la Côte d'Azur. Selon la thèse d'H. De la Touche, le théâtre grec remis au goût du jour par le poète est directement issu de sa vie sur la côte d'Azur, de la mer de Villefranche, des souvenirs et chimères mythologiques qui naissent de la contemplation de la flore méditerranéenne. Pour comprendre le poète et l'artiste donc, il est nécessaire de s'intéresser à sa vie, aux lieux qu'il a habités... Ainsi, un littérateur pressé écrirait qu'Hugues de la Touche est un courageux héritier de la tradition beuvienne, se doublant d'un contradicteur de la théorie de Mme de Staël (selon laquelle le Midi dans son acception générale, ne serait pas aussi bonne « muse » que le Nord)... Or ici, le Sud symbolise la liberté retrouvée. Si Cocteau a semé dans les mairies, chapelles et musées de toute la Riviera, des fresques à gogo, c'est bien parce que ce sud, tant par sa beauté que par le vivier aristocratique et artistique qu'il contenait, incarnait la Muse salutaire! La Muse qui sauve l'artiste de l'angoisse de sa page blanche.

De même, le thème de la côte d'azur comme source de génie est un leitmotiv, pourrait-on dire, dans la pensée d'Hugues de la Touche... L'auteur s'est intéressé plus récemment à Jacques Brel, gloire belge du XXe siècle, dans : Jacques Brel, Le Clandestin de la Côte d'Azur, aux éditions Lumières du Sud. La liberté, éternelle quête de son âme, Brel ne peut la trouver que sur la côte d'Azur, terre d'élection. «Un genre d'Eldorado pour l'aventure intérieure. Une région que l'on choisit, où l'on ne naît pas. Un espace d'hommes libres », écrit la Touche. Le midi de la France, terre des génies. Nul racisme dans cette affirmation: c'est une terre que l'on choisit, où l'on ne naît pas.


Jacques Brel fumait 80 cigarettes par jour


Dans une digression sur la mer et ses rapports à l'homme, H. de la Touche écrit sur Brel:

« Sa merveilleuse monstruosité est en totale contradiction avec la machine humaine qui ne possède que deux modes -la marche et l'arrêt. On se sent dépassé, dépossédé de tout sens.

L'éternité de la mer, sa force face aux hommes qui se battent et se détruisent rendait confiance à Brel. Elle ne répondait pas aux questions que Brel se posait mais elle lui posait d'autres questions ».

C'est la liberté qu'est venu chercher Brel à Roquebrune, dans ce "midi de la chance"... On n'apprend pas s'il l'a trouvée. On constate, en lisant, qu'il l'y a cherchée. Et qu'il y est resté onze ans... Brel partage alors son temps entre la navigation et l'aviation. L'aviation, c'est mélange de discipline et de liberté: discipline héritée de son éducation rigoureuse, liberté correspondant à son être profond, indispensable dans le processus de la création.


Hauteurs de Roquebrune


Comme vous vous en doutez, Hugues de la Touche, en narrant cette épopée, livre des informations inédites sur la vie de Jacques. Il a scrupuleusement harcelé les habitants du pays pour recueillir des informations sur l'artiste ... Outre de savoureuses anecdotes sur la genèse de ses oeuvres composées dans le chalet sur plage de Roquebrune, nous sommes invités à découvrir la double vie de l'artiste... Pudiquement, La Touche couvre les noms des maîtresses de Brel d'un voile pseudonymique, mais le fait est là: loin des projecteurs, Brel menait une vie en parallèle avec son statut de père bourgeois, marié avec filles, une deuxième vie tout aussi réelle qu'à Paris. Incognito, car personne ou presque ne savait, jusqu'à la parution du livre de La Touche, que l'artiste vivait sur la Côte ! Brel y menait certes joyeuse vie avec sa bande de musiciens et d'amis (dont Louis Nucéra). Mais le reste du temps, il naviguait, seul, pilotait et composait. Ainsi, le Plat Pays fut écrit à Roquebrune :

« Comment faire comprendre le déchirement de l'homme du Nord devant la Méditerranée, s'interroge Hugues de la Touche, l'écartèlement entre les pays maternel et la splendeur des eaux et du ciel. Cet émerveillement et cette communion dans la beauté et dans les lumières, Brel les avait éprouvés ».

Ceci est d'autant plus juste que les textes de Brel jouent en permanence d'une opposition binaire entre deux éléments.

La maison de Brel sur la plage de Roquebrune


Un jour, alors que Fernand, un ami de Brel, pèche des poissons pour son restaurant, il est hélé par Brel depuis sa fenêtre, qui lui lance: « Fernand, il faut que tu écoutes ça. J'ai trouvé une musique pour mes paroles. ». Alors Brel descend du cabanon avec sa guitare et se met à chanter sur la plage: « Dans le port d'Amsterdam, y a des marins qui chantent ...». Emu jusqu'aux larmes, Fernand, « pour se donner une contenance et pour fêter ça, ouvrit des oursins ».


Dernier concert de Jacques Brel à l'Olympia, 8 septembre 1966


La moralité d'Hugues de la Touche (1) :

« Quelle curiosité que deux des plus grandes chansons françaises aient été écrites au bout d'une petite plage d'une commune des Alpes Maritimes ». Or, n'est-ce pas ce détail curieux lui-même qui est essentiel ? Voici la preuve, si besoin est, que l'artiste ne dépend pas du lieu dans lequel il vit, et que son génie consiste davantage dans l'art du contraste et de l'éloignement, que dans l'imitation, voire la peinture d'un réel donné. Ceci dit, il faut toujours un terrier à l'imagination. Lorsque ce terrier a pour nom la Côte d'Azur, les idées poussent toujours. On peut même connaître le bonheur dans le jardin d'Eden!

Moralité: ce lieu si vivant inspire-t-il encore du monde? Considérant que tant d'artistes ont élu leur asile en cette zone de la France, ne faudrait-il pas songer à revisiter la mythologie? Entendons la mythologie à venir, celle qui lira dans les terres des artistes, les lieux du génie passé, des lieux comparables à la Grèce d'Homère... Hugues de la Touche figurera au panthéon de ses auteurs mythiques, car il partage avec ses artistes la passion de la mer. On peut affirmer en effet que, Brel, le clandestin de la Côte d'Azur, est une ode à la Riviera... Célébrant la ville de Menton, dernière étape dans la vie méditerranéenne de Brel, Hugues de la Touche écrit :

La ville du citron, Menton


« L'homme est une série de vagues. Lorsqu'une première vague meurt, c'est cette première vague qui crée la seconde. L'amour pour Sophie avait disparu mais l'amour de Brel continuait dans sa passion pour Mareilla.

Quoiqu'il en soit, son bonheur se mêlait à la beauté de cette ville si parfaite d'esthétisme, blottie comme une maquette de géant entre les flancs de montagnes titanesques.

La plus grande beauté rejoignait l'espérance d'un nouvel amour illusoire et inaccessible. La cité de Menton est souvent une ville de l'extrême. [...]

Menton possède une affinité naturelle avec le caractère du poète: tout en angles. Mais elle peut, comme Brel, être tendre et séductrice. Paradoxalement, dans cet amphithéâtre sublime où l'on peut contempler le plus beau paysage de France, [...] on est sûr d'acquérir la sérénité et le calme de l'esprit. C'est là que se joua l'essentiel de sa nouvelle histoire d'amour ».

Hugues de la Touche en majesté



Hugues de la Touche parle en connaissance de cause, étant conservateur des musées de Menton (dont celui de Cocteau). Peut-être n'est-il pas exempt de subjectivité, mais nous le croyons (vous nous croirez, lecteur), pour avoir nous-même vu cette ville et écouté les chansons de Jacques Brel! Cette Riviera que l'on découvre avec Brel, ce n'est pas celle à laquelle nous sommes habitués: sophistiquée, étincelante de villas, grouillante de jet-setteurs et pique-assiettes désœuvrés. Avec Brel, la Riviera devient bohème, souffrante, s'extirpant d'une vision littéraire fantasmatique (celle des Maugham, des Henry James et des Fitzgerald)...


Enfin, si je ne vous ai point convaincus, et que vous rechignez toujours à l'idée, soit d'aller faire trempette dans la mer de Menton, soit de renifler ses agrumes envoûtants, parce que vous pensez que c'est une ville de vieux, dites-vous que les villes de vieux sont les villes les mieux.

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(1) Je cite cette moralité-ci, bien plus correcte et convenable qu'une des digressions finales sur la vénalité des femmes qui font du chantage aux hommes riches. Le plaisir de la découverte vous reste entier, futur(e) lecteur...

Jacques Brel en majesté

23/06/07

Le Journal d'une Antiquaire


Yvonne de Brémond d'Ars


Yvonne de Brémond d'Ars (1894-1976), grande antiquaire du siècle passé, que sa boutique du Faubourg Saint-Honoré rendit internationalement célèbre, fut aussi une femme de lettres renommée. Sous son véritable nom, elle publia son Journal d'une Antiquaire, relatant en plusieurs tomes, les coulisses de son métier, s'adonnant avec enthousiasme à des descriptions détaillées sur les objets de son amour: les antiquités.

Yvonne de Brémond d'Ars se met en scène aux prises avec des clients fantasques, auxquels elle vient le plus souvent en aide. Il s'agit, dans la plupart des cas, de gens faibles, que leur passion mène à la ruine. Ainsi, le comte Darius du Château fantasque est un fou, obsédé par l'idée de découvrir le trésor qu'un ancêtre du XVIIIe affirme dans un testament, avoir laissé dans un endroit introuvable de son château. Pour cela, Darius a saccagé tous les meubles:

Il n'y a plus âme qui vive dans ce château démantelé par une fureur de destruction plus terrible que celle des révolutionnaires (...). Est-ce seulement du passé que ces démolisseurs ont voulu tirer vengeance? Ce n'est pas impossible. La haine du passé, cela existe chez certains êtres incapables de le comprendre.

L'auteur, à la différence des ces barbares sentimentaux, aime le passé, et tout particulièrement l'art du XVIIIe siècle, dont elle a fait la spécialité de son métier. Il n'est qu'à parcourir les pages de ses livres pour se rendre compte que cet amour est une véritable passion. Cette passion à l'origine de sa vocation d'antiquaire est née de l'observation de l'art de la gravure, nous explique-t-elle. Non seulement l'art fait voyager dans le rêve, mais en outre il révèle des détails de l'histoire insoupçonnés. Paul Letasté, le héros de La dernière Carte, partage avec elle cette passion des estampes et gravures. Elle écrit à son propos:

Il me fit un jour cette remarque qui me frappa: « Certes les peintres du XVIIIe siècle ont, à leur manière, décrit la société dans laquelle ils vivaient, les grands personnages de la Cour, comme la vie familiale de chacun. Mais l'univers de l'estampe est infiniment plus riche que celui du tableau. Le graveur est, par sa technique même, plus près de la vérité que le peintre, par son souci minutieux de l'exactitude. Le burin fouille le décor ou le visage jusque dans des détails où le pinceau ne peut atteindre. »

Paul Letasté est un collectionneur avisé, certes, mais sa passion du détail et de l'histoire ne lui font-ils pas manquer l'essentiel d'une oeuvre, à savoir ce qu'elle a d'intemporel? On peut en effet connaître l'art et n'y rien comprendre... Beaucoup de personnages peints par Y. de Brémond d'Ars ne savent pas voir l'art. Des nouveaux riches, par exemple, ne s'enquièrent d'un mot qui leur est inconnu ("intimiste"), que pour le répéter dans un dîner (dans Le Cadeau du Roi).

C'est après un trésor que Paul Letasté court lorsqu'il épouse sa pupille Stella, de trente ans plus jeune que lui. L'antiquaire narratrice, chargée dans l'intrigue de remeubler l'appartement parisien pour la jeune Stella, prévient celle-ci :

Acquérir des objets est sans doute un moyen de préserver sa fortune, mais c'est aussi le désir de réunir ces objets pour leur beauté, leur valeur artistique, enfin pour le plaisir qu'on éprouve à en être entouré. Voyez votre mari, madame. Croyez-vous qu'il collectionne les estampes les plus rares et les plus belles en pensant seulement à ce qu'elles vaudront un jour? Non, il agit pour la joie des yeux et de l'esprit. De même, on tombe aussi bien amoureux d'une commode ou d'un bureau du XVIIIe que d'une femme. Cela est si vrai, que pour conquérir ce qu'il convoite, celui qui est touché de cette grâce n'a que le désir de la possession.

C'est cet aspect de l'amour traité par Yvonne qui va nous intéresser ici: en quoi peut-on comparer l'amour de la beauté et de l'Art, à l'amour tout simplement?


Sortie tout juste du couvent, sauvée par Paul Letasté de la misère financière, Stella ne saurait s'aveugler sur ses propres sentiments et confondre la reconnaissance et l'amour. Paul Letasté, qui est un magnat des affaires et en conséquence, un homme rusé, a trouvé le moyen de s'attacher cette perle rare : le jeu.

Paul Letasté [...] lui a [...] lui-même insufflé l'esprit du jeu pour la détourner d'autres tentations, auxquelles livrée à sa jeunesse et à sa curiosité, elle ne résisterait peut-être pas.

Sans doute Stella est-elle heureuse lorsqu'elle joue au casino et éprouve-t-elle l'impression de satisfaire sa passion, mais ne peut-elle pas se rendre compte que le jeu est un « véritable philtre » et qu'elle n'est elle-même que « l'instrument docile de cet enchanteur pervers »?

Veuve, Stella continuera à jouer, vendra ses meubles pour satisfaire cette détestable passion... Mort ruiné, non par le jeu de Stella, mais par une mauvaise gestion de ses affaires, Paul ne lui laissera en héritage que la passion du baccara et l'avènement d'une ruine imminente. L'antiquaire Yvonne reste en contact avec Stella et accepte de lui racheter ses meubles. Hélas! cette vente ne sert qu'à rembourser les dettes de jeu que Stella a contractées... Or, suite à l'évocation d'un « modeste immeuble de rapport du Ve arrondissement (...) de la porte Dauphine » dont Stella est propriétaire, la narratrice dresse l'oreille. Des vestiges d'enfance du Paris bohème de la Belle-Epoque lui reviennent en mémoire. Et soudain, l'antiquaire se souvient! son père avait un ami peintre dont la maison près de la porte Dauphine renfermait un atelier:

Je revoyais ce géant barbu à l'oeil bleu et rieur, tirant de grosses bouffées d'une pipe de mérisier. Il nous avait raconté qu'un matin d'été où il rêvassait devant le mur de son atelier, l'idée lui était venue, à lui qui ne faisait guère que des potraits, de couvrir cette surface avec une fresque. Il ôta les toiles accrochées et, s'inspirant librement des motifs d'un vase grec qui trônait sur une console, se mit à peindre avec frénésie une chevauchée fantastique où des Pégases, volant en tous sens, étaient enfourchés par des bacchantes.


Ayant suscité l'indignation des propriétaires suivants, cette fresque fut soigneusement cachée à l'aide d'une cloison de bois. Mais, grâce à l'intuition artistique et à la mémoire prodigieuse de notre auteur, Stella pourra sans nul doute être sauvée de la ruine... et un chef-d'oeuvre inconnu sera découvert ! Quelques jours plus tard, Stella et l'antiquaire assistent donc au «renflouement» de la fresque, ou peinture murale. Un richissime collectionneur hollandais est contacté; sitôt venu sur place, il achète. Il décide de transporter ce chef-d'oeuvre chez lui à Delft, mais pour se faire, l'arrachage par un restaurateur est nécessaire. Le collectionneur possède un restaurateur rien que pour lui, il s'appelle Edouard Boris: « c'est un véritable artiste que nos musées ont en grande estime », dit-il. Lorsqu'E. Boris arrive pour apprécier l'oeuvre d'art, c'est le chamboulement pour Stella. Parlant de la fresque comme d'un chef-d'oeuvre, avec une éloquence qui la charme, Edouard Boris tire Stella de sa pénombre. Lorsqu'il parle de l'oeuvre, ne parle-t-il pas d'elle aussi? Celle-ci se confie bientôt à l'auteur : « J'ai été frappée par certains mots qu'il a prononcés et par l'accent un peu mystérieux qu'il y a mis. [...] Ces mots ne me seraient pas venus à l'idée. Maintenant, seulement, je commence à découvrir le sens caché de cette peinture ».

Stella n'est-elle pas elle-même une fresque que le restaurateur révèle à elle-même? Les mots qu'il a employés pour désigner l'oeuvre semblent correspondre aussi au sens caché de sa propre personnalité. Ainsi, ce que Paul n'avait fait qu'accaparer et gâter pour sa collection égoïste, E. Boris le restaure en lui rendant l'éclat de sa jeunesse. Boris, notez-le, est un nom romantique. Notez aussi la façon dont il la dévore des yeux: "Le restaurateur lui, laisse filtrer entre ses paupières mi-dorées un regard appuyé de connaisseur, assorti d'un sourire à peine esquissé".

Y aurait-il plusieurs façons d'approcher à la fois l'art et l'amour? Le restaurateur regarde-t-il Stella en connaisseur désabusé, souriant parce qu'il sait que la dame joue au chef-d'oeuvre parfait, ou bien découvre-t-il ce qui est resté enfoui sous une belle apparence quelque peu fanée? De toute façon, il la regarde d'une manière différente de Paul. Véritable restaurateur, amateur d'art, il aime le passé (comme l'antiquaire) et ne pose pas sur lui un regard borné. Il cherche à le comprendre pour mieux vivre avec son présent: la présence de Stella.

Pour résumer rapidement, ce petit roman offre une vision originale de l'amour. Ne suffit-il pas d'un oeil éclairé pour tout renouveler? La dernière carte, c'est souvent la dernière chance, l'occasion unique qui découvre le chef-d'oeuvre !

Y. de Brémond d'Ars a su en outre, avec beaucoup de talent, rendre dans la plupart de ses romans la folie des collectionneurs, les affres et les plaisirs du métier d'antiquaire, sans jamais se départir d'une élégance en ce qui touche à la complexité des relations et sentiments humains. Elle ne fut ni baronne, ni marquise, mais elle écrivit bien, la chère demoiselle.





16/05/07

Encore une marquise !

C'est Mme du Deffand (gravure de Forshel, d'après un portrait de Carmontelle)

Madame du Deffand est encore assez connue aujourd'hui. Elle fut l'une des épistolières les plus brillantes du XVIIIe siècle et sans doute dépasse-t-elle nos écrivain-e-s les plus miraculeuses puisque la vivante baronne Nadine de R. elle-même n'approche pas de sa prose insolente toute l'insolence de la défunte marquise.

Née en 1696, soit peu de temps après la mort de la Sévigné (une marquise, encore !), La Du Deffand s'est bien amusée dans un premier temps puisqu'elle trompa son époux avec le Régent (débauché incarné, c'était l'aïeul de Philippe-Egalité!). A trente-deux ans, elle maîtrisa ses ardeurs, se sépara de son mari, se rangea en prenant pour amant le président Hénault, puis reçut en ex-débauchée, tous les beaux-esprits et plumitifs glorieux de Paris. Athée, elle ne fut pas non plus philosophe.

Hélas, deux maux majeurs touchèrent cette langue de vipère: elle devint aveugle et se mourut d'ennui, tout au long de sa vie. Heureusement pour nous, cela lui laissa le temps de noircir de belles pages, qui formèrent une correspondance (Voltaire est un des principaux correspondants). Sainte-Beuve écrivit qu'elle était, avec Voltaire, « le classique le plus pur de cette époque».

Les lecteurs actuels seront charmés, comme Sainte-Beuve et Voltaire l'ont été, de ce style classique, dénué de prétention emphatique. Ils auront le plaisir de retrouver, à deux siècles d'année lumière, le diagnostic d'une société pourrissante et les éclats d'une lucidité furieuse. Nihiliste avant l'heure, la marquise analyse que l'Homme ne vaut pas grand chose par lui-même. Nihiliste parce qu'elle ne croit en rien, pas même à la Tolérance, sauf au Néant et au Chaos. C'est donc avec plaisir que je vous offre des extraits de cette pauvre borgne qui, si elle ne brûle pas dans un des cercles de l'enfer, se marre avec les vers.


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[A Voltaire]



Sur la philosophie

Mais, monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l'avez-vous trouvée? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs? Mais que mettez-vous à leur place? (...) Que chacun pense et vive à sa guise et laissons chacun voir par ses lunettes. Ne nous flattons jamais d'établir la tolérance; les persécutés la prêcheront toujours, et s'ils cessaient de l'être, ils ne l'exerceraient pas. Quelque opinion qu'aient les hommes, ils y veulent soumettre tout le monde (28 décembre 1765)

Voltaire enquiquine le monde avec ses histoires (le peintre: Jean Huber)

Vous croyez donc qu'il y a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous pensez donc qu'il n'est pas suffisant de connaître ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis figuré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais quel autre guide peut-on avoir? Dites-moi très clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité, et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous environnent? Quelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes, il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos, ou même le néant (28 février 1766)


Vous renversez toutes mes opinions sur la philosophie. J'avais cru, jusqu'à présent, qu'elle consistait à détruire toutes les passions, vous me faites penser aujourd'hui qu'il faut les avoir toutes, et qu'il ne s'agit que de bien choisir leurs objets (26 octobre 1765)


Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine ceux qui la cherchent.


Sur les Arts:

On nous donne des tragédies, des romans abominables, et qui ne laissent point d'avoir des admirateurs; le goût est perdu (...) J'irais volontiers aux spectacles s'ils étaient bons, mais ils sont devenus abominables; l'opéra est indigne, et la comédie ne vaut guère mieux; (...) et le jeu naturel que M. Diderot a prêché a produit le bon effet de faire jouer Agrippine avec le ton d'une harangère. Ni Mlle Clairon, ni M. Lekain ne sont de vrais acteurs; ils jouent tous d'après leur naturel et leur état, et non pas d'après celui du personnage qu'ils représentent (24 mars 1760)


[au président Hénault:]

Sur les relations humaines

Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonné par le regret ou la contrainte où vous vous figuriez être de ne pouvoir pas être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel (6 juillet 1742)


La Pecquigny n'est d'aucune ressource et son esprit est comme l'espace: il y a étendue, profondeur, et peut-être toutes les autres dimensions que je ne saurai dire, parce que je ne les sais pas; mais cela n'est que du vide pour l'usage (9 juillet 1742)

Quelques chiens participent au repas: c'est ça aussi, la modernité du XVIIIe siècle.

Le Souper du Prince de Conti, par M.B. Ollivier (1766).


J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude: madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de la Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions; que je m'étais creusé moi même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires (...) et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil (20 octobre 1766)


Je déteste le monde au point que, si je croyais pouvoir trouver deux ou trois personnes dans un couvent quelconque qui eussent le sens commun, je m'y réfugierais (17 avril 1774)


[Dans un portrait:]

Les hommes ne nous aiment point par le mérite qu'ils trouvent en nous, mais par celui que nous leur trouvons.




07/09/06

Du Savoir vivre


Sur : Nadine de R., Le Bonheur de séduire, l’Art de réussir. Savoir vivre aujourd’hui

Nadine de R., dont la plume mutine est à juste titre admirée de ses contemporains, a beaucoup écrit. Rien n’est plus distingué que ce manuel de savoir-vivre, indiquant comment vivre en parfaite femme actuelle. J’aimerais montrer tout le caractère littéraire et subversif de cet ouvrage qui n’en finit pas, comme Werther, de faire des ravages.

Les bonnes manières inculquent la politesse, laquelle politesse, selon nos éminents moralistes, reflète ce qu’on devrait être, à défaut de l’être. Comme l’exemple entraîne l’imitation, rien de tel que l’admiration des mœurs semblant au-dessus de vous. Viles mais entourées de promesses, elles miroitent ce qu’on ne saurait faire sans la caution de l’or. Ce qu’on doit être, c’est un snobinard, une tartufette innovant par le dédain, le refus de faire ses salauderies en cachette. Le libre examen tant vanté auparavant n’a plus droit de cité. La confesse, ce n’est pas le prêtre, c’est même pas moi, c’est toi. La société, juge de tout, certes, mais ça, n’est-ce pas, ça fait des siècles qu’on le savait déjà…

La baronne est honnête. Elle prévient dès le début que son ouvrage s’adresse aux petites effrontées désireuses d’épouser des gâteux "pleins aux as". On l'a compris, avant d’être une recette de savoir-vivre, ce livre est un morceau de bravoure, un bouillon des ingrédients de l’auteur pour « réussir ». Pour savoir vivre avec soi-même, il faut d’abord vivre avec ses vêtements. C'est important.

Ensuite, parlons de savoir vivre avec sa famille ; je regarde les questions relatives à l’éducation. Il y a des réflexions dignes d'être recueillies dans un volume de maximes et réflexions posthumes, notamment celle-ci :

« Si la culture est ce qui reste quand on a tout oublié, l’éducation est ce qui demeure quand on a tout perdu ».

Attendant avec impatience un développement de cet aphorisme je tombe sur la page suivante, truffée de considérations sur le bain et le brossage de dents; conclusion :

« c’est une discipline [l’hygiène] quasi militaire, un enfant à qui on a appris à être propre des pieds à la tête le sera toute sa vie ».

Soit, mais je ne vois pas en quoi ça l’aidera à évoluer dans la société. C’est bien connu que les gauchistes puent des cheveux, ça ne les empêche pas de faire carrière.

Elle précise qu’il faut savoir faire preuve de sévérité, donner des raclées, rappelle aussi que le laxisme entraîne de funestes conséquences et préconise la fessée (mais pense-t-elle aux conséquences que cela pourrait avoir ? N’a-t-elle pas lu les Confessions ?) Toujours à propos d’éducation, le petit Emile sera démocratique : en ce qui concerne la question de l’argent de poche, la maman dévouée règle le salaire à donner d’après ce que reçoivent les petits camarades. Suivant ce qu’ils ont eux, petit troll en aura tant, c'est-à-dire : pareil. Survolant les inepties sur l’adolescence, j’arrive à « l’art d’être grand-mère ». Elle donne, en plus des indications émouvantes sur ce que doit être une grand-mère, le portrait en creux d’une mère telle qu’elle la conçoit :

« Pourquoi gardons-nous tous de nos grands-mères un souvenir ému, un souvenir exquis ? Parce que, à la différence des jeunes mamans, elles ne connaissent plus l’impatience ni la hâte. Elles ne se lassent jamais de répéter la même histoire […] Une vraie mamie ignore la punition, elle ne connaît que la récompense ».

Comme la France. L’incarnation de la Vertu , une mamie.

Pour constater à quel point ce manuel est littéraire, et le scribe se révèle écrivain, voyez le chapitre de la dame sur un sujet si tabou qu’on ne saurait que l’écrire.

« Aucun livre n’a osé aborder le sujet de l’infidélité. Raison de plus pour le faire. A qui ferait-on croire qu’il n’y a que des maris qui soient infidèles ? ».

L'auteur décide d'illustrer les conduites à tenir à l’aide d’une anecdote pleine de mordant. Une femme mariée avait voulu conserver les lettres de son (ex) amant. Où les cacher ? Dieu merci, son mari était banquier ! Ce dernier, cocu modèle, enfouit docilement la liasse dans un coffre et « continue, sans le savoir, à veiller jalousement sur elles ». Moralité : épousez un banquier ! Moralité de N. de R., sans rapport d’ailleurs, avec l’anecdote : « Une femme mariée ne devrait jamais prendre un amant par esprit de revanche ». Juste après, en lot de consolation, on apprend à « savoir vivre une rupture », avec un modèle de lettre (Attention ! vous êtes invitées à recopier la lettre, puisqu’elle a été jugée digne d’être recopiée sur trois pages). Je cite:

« La fougue de ton désir, envolé aussitôt qu’assouvi, tes baisers le temps de l’accouplement, ont buriné, lentement le vide de ta tendresse.

« Je garde de toi des images en blanc et noir ; le blanc du désir, le noir de l’absence.

Blanc, noir, blanc-noir, dans notre kaléidoscope, ont vite tourné au gris.

Dites moi, monsieur, le gris est il la couleur de la vie ».

On comprend que sa vie à elle, et à nous, est, doit être rose exclusivement, pas grise, couleur de mort. Comble de l'insolence, la lettre est signée N. Elle est passée, l’époque où l'on apprenait aux jeunes filles à écrire à la façon de la marquise (mais la « copier » intégralement eût été ridicule: un « mandez-moi, ma bonne » qui, pensaient-elles, suffisait à en faire des Sévigné était à hurler de rire, disait Proust). La marquise n'a-t-elle pas raison d’être enterrée avec ses lettres guillerettes qu’elle avait eu la décence de faire détruire? La Baronne de R., subversive, vous invite à plagier sa prose.

Dans la catégorie « savoir parler, téléphoner, écrire », et dans « l’art de la conversation », on a le droit à tout ce qui se dit / se dit pas. Non, il ne faut pas dire « Tu vois ce que je veux dire ? ». Evidemment, c'est primordial. Je lis qu’il faut savoir se taire et donner son oreille en pâture ; il est vrai, mieux vaut se taire et passer pour une carpe compatissante que déblatérer des bêtises. Pour « mettre fin à une conversation », rien de tel que l’exemple de la reine d’Angleterre qui retourne s