19/01/2008

Death Sentence: La vengeance est un plat qui se mange très froid [spoilers]

Nick Hume


Nick Hume, riche, heureux avec sa femme et ses deux fils, voit sa vie basculer lorsque son fils aîné est tué dans le braquage d’une station service par un gang. Présent sur les lieux, Nick reconnaît ensuite le tueur. Son avocat lui dit qu’il fera tout son possible pour que cette "bête sauvage" en prenne pour 5 ans. 5 ans ? s’exclame Nick. C’est la prison à vie que je veux ! - Mais, comprenez-vous, lui rétorque l’avocat, le jeune fait partie d’un gang ; il tue pour être intégré au groupe... Et insensiblement l'avocat réduit la durée d'emprisonnement à un ou deux ans. Au jour J., Nick regarde le tueur avec colère, qui lui retourne un regard provocateur. Nick décide de dire au Juge qu’il ne reconnaît pas le meutrier, qu'il s'est trompé d'individu ; il était le seul témoin le soir du meurtre, il faisait nuit, il n’est plus sûr de rien. Non-lieu donc.



Il va le tuer lui-même.

On est ravi, au début, de voir cet homme désespéré décider de se venger. Quelque peu angoissé de commettre son premier meurtre, Nick le tue. Dès qu'il apprend la nouvelle, Billy, le grand frère du tueur et chef du gang, est décidé à faire la peau à ce gars en costard.

Nick manque évidemment se faire tuer dans la rue. Il rétorque, tabasse et se fait poursuivre par la horde dans une scène d’anthologie. On ne respire pas une seconde pendant ce quart d'heure haletant. Pour éviter lui-même la mort, Nick doit bien se défendre... Quel soulagement de voir une voiture enfermant un vil individu plonger depuis le haut d'un parking d'immeuble, pour atterrir, sous les yeux incrédules des racailles, cent mètres plus bas sur le bitume.

Les conséquences ne sont font pas attendre. Coup de fil de Billy à Nick (qui avait fortuitement balancé sa mallette près du parking) : Je vais tuer toute ta famille maintenant. Tu joues sur mon terrain, tu vas payer.


"Houuuuaaaaa! "

Pourquoi est-on heureux que la bataille s'amplifie, et que Nick l'accepte sans faiblir ? Je ne pense pas qu'on aime cette idée de vengeance, la violence n'a rien de rationnel ni d'esthétique. On est entrainé par elle, au même titre que Nick, persuadé de maîtriser ses pulsions alors qu'il est simplement possédé par la froide détermination de la vengeance..., mais il ne fera qu’imiter son adversaire jusqu'à l'extinction de sa famille. L'attrait de la violence n'est pas seulement bestial: les animaux ne se vengent pas et ne se font pas la guerre. Pire encore, l'assassinat de sa femme et de son second fils peut sembler n’être qu’un prétexte pour redoubler de violence. Par exemple: on notera que, dès lors que sa femme est morte et qu'il n'a plus à cacher quoi que ce soit à quiconque, Nick opère sur lui-même une modification impressionnante: oubliés la cravate, l'allure de cadre supérieur. Il revêt le blouson de son fils; il se rase le crâne. Comme s'il se révélait à lui-même. Une fois sa maison détruite par les bazookas, que lui reste-t-il donc à "protéger"? En ayant voulu faire justice lui-même à la mort de son fils, pouvait-il décemment croire qu’il « protègerait » sa famille, en sachant que la réponse à son acte serait immédiate ? Il y a une grande responsabilité dans le choix de déclencher, et pire, de poursuivre la guerre; évidemment Nick n'y pense pas, et nous, spectateurs, n'avons pas envie d'y penser, solidaires vengeurs que nous sommes.


Le gang des frappes

Et pourtant, on désire que Nick soit autonome dans ses décisions, car on désire tout autant cette violence enrobée dans la cause universelle du Justicier solitaire. La sympathie que nous ressentons pour lui vient de son côté "vieux schnock", qui n'a aucune chance face à une horde de hyènes plus puantes encore que Fogiel. Mais quand les meurtres s'échangent au ping-pong, on se dit qu'il est plus que temps d'arrêter. Nick lui-même le voudrait mais il ne le peut plus. C'est là qu'est le génie du réalisateur: il introduit une distance entre Nick et nous. Lorsqu'il prend la décision de liquider tout le gang, Nick accepte qu'il n'y a pas de possibilité de retour en arrière. Le flic l'avait prévenu : il n’y a plus moyen d’arrêter ce que vous avez déclenché. Vous croyez que parce que vous êtes riche, vous avez le droit de tuer ces gens? Encore possède-t-il une certaine aura, lorsque, de son costard vêtu, il se rend dans les bas quartiers avec son couteau pour venger son fils. On espère alors, selon l'illusion romantique, qu'il soit un héros différent des voyous.

Ici Nick s'est échappé de l'hôpital et s'est rasé le crâne pour ressembler à une frappe


L'avant-dernière scène achève de nous convaincre du contraire... âpre vérité! Après que Nick a tué tout le gang avec des armes de gros calibre - du genre de celles qui laissent un trou d'un mètre de diamètre dans le mur-, Nick et Billy se retrouvent gravement blessés, côte-à-côte sur un banc, incapables de faire le moindre geste. Seuls dans une église désaffectée. Un lieu propice au pardon, mais d’où l’Esprit s’est enfui pour les besoins de la cause vengeresse. Billy semble pleurer... A-t-il des regrets? Entre Billy et Nick s’ensuit un échange de regards dont on ne sait s’ils sont de haine ou de mutuelle admiration. Le jeune Billy est un modèle pour Nick, parce qu'il est jeune, qu'il a l'âge de son fils et qu'il tue sans émotion: c'est à ce point de détachement que Nick doit parvenir pour assouvir sa vengeance. Nick est également un modèle pour Billy car, sous ses dehors de vieux "schnock" qui ne connaît rien au milieu, il est invincible et plus déterminé qu'eux tous. Or, et là est l'âpre Vérité, Nick a une faille: après un temps de silence, Billy lui dit : «Non mais regarde ce que j’ai fait de toi. On dirait que t'es un des nôtres maintenant». Nick est devenu un voyou, non pas tant pour protéger sa famille ou pour se prouver qu’il en avait, que pour prouver qu’il en était. Impassible, Nick sort son arme : « T’es prêt? » demande-t-il à Billy. Il est vraiment des leurs, car, sans aucune pitié, il le tue.


"T'as vu ce que j'ai fait de toi?"

Le film aurait pu se terminer ici. Le "héros" condamné car incapable de pardonner. La boucle bouclée.

Mais une espèce d'happy-end vient gâter ce qu'il y avait d'appréciable dans le héros illustrant de façon sanguinolente la stérilité de la vengeance. Non! Il faut un message du type: vous avez bien eu affaire à un héros. Nick retourne donc chez lui, couvert de sang, mourant. Il allume la télé, passe un film où toute sa famille est réunie pour un anniversaire... Le flic arrive, impressionné de trouver Nick en vie, et lui annonce que son deuxième fils, grièvement blessé, a commencé à se remettre de ses blessures. Alors Nick émerge de sa torpeur, revenu à la vie comme par miracle; ses yeux brillent de joie. Par cet éclat dans ses yeux on nous dit que Nick a finalement obéi à sa volonté de sauver sa famille, qu'il a maîtrisé cette surenchère de violence, et que jamais il n'a cédé à l'imitation des petites frappes. En réalité, Nick s’est abaissé involontairement jusqu'à oublier sa famille... Son deuxième fils n'a plus de raison de vivre: il ne lui restera ni mère, ni frère et son père sera sans doute incarcéré (comble de l'ironie: on escomptait "un a deux ans" pour la frappe).


Néanmoins, ce film est très bien fait, il souligne notre penchant trop humain à appliquer le principe d'"oeil pour oeil, dent pour dent". Je me souviens que mon professeur d’anglais, au collège, nous disait, presque en se vantant : Si l’on tue mon enfant, je n’attends pas, je prends mon pistolet et je me charge du meurtrier"... Il y a un romantisme égoïste à faire justice soi-même. Une idée confuse mais présente en nous tous, que la Justice ne fait pas son travail. Dans le film, cinq ans pour un meurtre de ce genre est inadmissible. Le film s'appelle "Death sentence", ce qui signifie: Peine de mort. Justice tribale. Guerre des gangs : on pourrait être tenté d'interpréter "Death sentence" comme un plaidoyer contre la peine de mort puisque celle-ci s'apparente à la vengeance sordide. En outre, la déchéance finale du héros est éloquente. Drames familiaux: n'est-ce pas le cœur du problème? Tout le monde se bat pour son clan, pour sa famille, pour sa cause. Et puis, Nick est un gang à lui tout seul puisqu’il est venu à bout du gang. Et ce n'est pas flatteur pour lu.

Il ne faut pas désespérer des fins des films américains. Le dernier film de Sean Penn, Into the Wild, s’il ne se place pas dans la catégorie des films d’action, n’en est pas moins lumineux : en tous points, il s'oppose à Death Sentence. Il part de la même croyance que l'on ne peut compter que sur soi, mais parvient à une conclusion radicalement différente. Into the Wild: sans doute est-ce le meilleur film que j’aie vu depuis longtemps. Il est des films que l'on commente, il en est d’autres qu’on admire, sans voix!



> BONUS < :





17/11/2007

Dr House, drôle de monstre


Vous connaissez peut-être la série Dr House et son personnage du même nom ? Non ? Eh bien, sans doute est-ce l’occasion d’apprendre à le connaître. Comme avec mon billet sur Saturnin dont je reprends ici la rigoureuse et scientifique méthode, je m’en vais portraiturer cet antihéros afin de vous éclairer de ma lampe torche sur les raisons de son succès fou.

Dr House est mal élevé, misogyne, drogué, grossier avec ses patients, insolent avec sa patronne, divorcé et n'a qu'un seul ami. Pour équilibrer la balance, c'est un médecin de génie. Or, il est bien humain, car il souffre : il a mal à la jambe et s’appuie sur une canne pour marcher. Sa méchanceté s’explique. Sous cet aspect, nous pouvons le comprendre et le supporter. En revanche, House ne deviendra jamais un héros, parce que son comportement dépasse les bornes de l'excusable: en effet, celui-ci a le toupet de ne jamais tomber amoureux. Comment des fans qui regardent des séries pour se piquer d’une dose quotidienne de violence, d’amour et de sexe, pourraient-ils supporter ces joutes verbales qui, à elles seules, tissent l’action et le dénouement d’un épisode (il s’agit à chaque épisode d’une enquête sur le diagnostic d’une maladie) ?

Anti-héros, pourtant révéré par ses « fans »... comment cette contradiction est-elle possible, demandez-vous? Eh bien, peut-être ne s'agit-il que d'un paradoxe! Gregory House est doté d’un esprit aussi vif que celui d’Oscar Wilde. Ses "vannes", aussi méchantes soient-elles, viennent à point nommé nous informer de tout ce qu’il ne faut pas dire, faire ni penser dans une société soucieuse du respect de tout comportement dangereux pour la santé. Paradoxalement la lucidité de House, qui n'est pas drôle, fait rire. Notre hilarité obéit sans doute, comme on dit, au mécanisme de « renversement des valeurs ». Si l’on rit avec lui, n'est-ce pas parce que House dit crûment ce que nous pensons sans (avoir le droit de) l’exprimer? Parce qu'il ridiculise ce qui est parfait?


Avant la prise de médicaments


Son humour passe sans danger : House est athée, fainéant, porte des baskets neuves, boude la cravate... Bref, c'est l'idéal de l’hominidé moderne, darwinien dans sa façon de traiter les patients comme des chiens, libéré, libre dans sa tête. Toutes les conditions d'impartialité sont réunies pour qu'il profère certaines vérités de façon crédible. Mais ses blagues sur des sujets tabou, pourquoi nous font-elles rire ? ... Au temps où le blasphème était puni de mort, il y avait le sacré: par définition le sacré est ce à quoi on ne touche pas. Voilà ce qui rendait le blasphème et l’interdit d’autant plus attirants (pourquoi les mots moyenâgeux de sacrebleu, et sapristi nous sont-ils restés ?(1)). Or, qu'est-ce qui est tabou, de nos jours? Ce n'est pas le "religieux". De nous jours, le sacré subsiste, plus intouchable peut-être: politisé, il est descendu dans nos mœurs. Nos comportements personnels sont sacralisés, quels qu'ils soient. Ils sont sacrés puisqu'ils émanent de la source unique de liberté, multipliée à l'infini: l'individu souverain. Un joli rêve, pourtant conforté par la Loi et le Droit. Voilà précisément ce dont House se moque, jour après jour, quoi qu'il dise et fasse. Il n'est jamais tendre avec ses patients, ni avec les gens de manière générale. Mais il reste dans l’humour, et ne s’aventure pas sur un terrain polémique. Il peut ainsi proférer ses néo-blasphèmes, parce qu'il est infirme. Devant l’écran, nul doute que beaucoup de ses fans prennent des notes et compilent ses réparties; seulement les conditions dans lesquelles le fan pourrait à son tour faire revivre cet humour ne se produisent jamais –car tout le monde n’est pas un médecin de génie, ni ne possède cet esprit-, le fan est par conséquent condamné à répéter lesdites vannes devant son miroir!

A sa décharge, House n’a sans doute pas conscience de son ignominie, étant isolé et protégé du jugement de la société par sa canne misanthropique... laquelle canne le rend évidemment intouchable. Il a même sa place de parking handicapé grâce à cette canne; et il menace de ne plus travailler si on la lui ôte. S'il échappe à la condamnation, c’est parce qu’il est l'individu sacré dont émane une Vérité à laquelle tous, y compris nous, viennent se ressourcer. Sa canne, justement, n'évoque-t-elle pas le sceptre de la royauté? Certes, c'est un roi ridicule et mal élevé, poussant dans ses retranchements la logique de l'individu Souverain-Bien-Fin-ultime de lui-même...

La morale est sauve, Dr House est abject, trop asocial pour que l'on ait envie de l'imiter et donc de l'aimer. Mais n'est-ce pas cela qui est inquiétant, ce refus des scénaristes de nous attacher à lui? Car on l'aime davantage pour ses blagues que pour ses qualités humaines!... En fait, il ne s'agit pas de trancher sur le fait qu'il soit humain, trop humain, ou simplement inhumain. Ces deux assertions voilent la réalité. Plutôt que statuer de manière péremptoire, il faut lui donner la question:

Qu'est ce qui nous retient de déblatérer de telles blagues et d'adopter un tel comportement, si ce n'est le fait que nous ne sommes ni infirmes ni aussi intelligents?


(1) "Pourquoi les mots de sacrebleu, sapristi nous sont-ils restés ?" : ces mots sont les dérivations respectives de « sacré Dieu » et de « sacrisitie ». Des blasphèmes. Les êtres humains, malins, ont modifié un peu les mots pour rendre l'injure passe-muraille et passe-temps. C'est un peu la même chose, de nos jours, que la substitution de « mercredi » à "m***". Pourtant, ce dernier mot censuré pour la bienséance des enfants exprime un produit naturel à l'homme. Voilà comment l'on peut expliquer cette substitution d'un mot qui n'a rien de blasphématoire: la véritable substitution c'est l'exigence de propreté extérieure et d'amour de son propre corps qui a remplacé l'exigence de propreté intérieure (ou beauté intérieure, comme disent les méchants laiderons), celle-ci étant censée représenter celle-là! Ha! Ha! ha!

30/10/2007

Sentences de saint Isaac le Syrien


saint Isaac le Syrien

Saint Isaac le Syrien a vécu au VIIe siècle. Il fut moine, évêque et ermite, un grand saint. Comme son nom l’indique, il vécut en Syrie. Il a laissé des pensées à la postérité, plus connues sous le nom actuel de « Sentences ».

Il est dommage que les pasteurs n’emploient plus ce langage si simple et pourtant si beau pour édifier leurs ouailles, avec autant de rigueur et d’amour. Et pourtant, lorsque l’on considère que saint Isaac est un saint à la fois catholique et orthodoxe, un saint qui a inspiré la piété musulmane, unsaint qui se vit même pris en exemple par des protestants, n’y a-t-il pas de quoi s’émerveiller devant l’universalité (katholikós= universel) de la sainteté, dont la voix se moque éperdument des siècles qui passent, et traverse, tel un éclair, l’éternelle corruption des temps ? Les paroles du Christ, nous est-il dit, ne passeront point.



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Quand tu as rempli ton ventre, évite, si tu ne veux point t'en repentir, d'explorer le divin. Comprends bien ce que je te dis : le ventre rassasié exclut la connaissance des mystères de Dieu.



Si un cavalier en selle te tend la main pour recevoir l'aumône, ne la lui refuse pas, car en cet instant, indubitablement, sa pauvreté égale celle d'un mendiant.



De même que l'eau représentée par un paysagiste sur une muraille est incapable d'étancher la soif - de même en est-il de la parole que l'action ne vient pas justifier.



Celui qui s'est empli du sentiment de ses péchés est supérieur à celui dont la prière ressuscite les morts. Mieux vaut passer une heure à soupirer sur l'état de son âme que d'apporter au monde entier l'aide de son regard. Parvenir à se voir soi-même, voilà qui est plus désirable que de voir les anges.



La première des passions est l'amour-propre ; la première des vertus - le dédain de la quiétude.



La mère qui apprend à marcher à son fils s'éloigne de lui, l'invite à venir vers elle ; mais lorsque, dans cette tentative, il chancelle et tombe, vu la faiblesse de son jeune âge, alors elle accourt et le prend dans ses bras. Ainsi la grâce divine porte et instruit les hommes dont le coeur simple et pur s'est livré aux mains de leur Créateur.



L'humilité est la parure de la Divinité. D'elle s'est revêtu le Verbe fait chair, à travers le corps duquel elle est devenue nôtre. Quiconque s'en revêt réellement s'assimile à Celui qui est descendu de sa splendeur, en recouvrant sa gloire d'humilité, afin que la création ne fut point consumée par sa vue trop manifeste.




Quand l'homme d'humilité s'approche des bêtes sauvages, à peine l'ont-elles considéré que leur nature féroce se dompte : elles s'avancent vers lui comme vers leur maître, baissent la tête, lèchent ses mains et ses pieds, car elles sentent, émanant de lui, le même parfum que celui d'Adam avant la chute.




Nulle des voies du monde ne procure la paix aux hommes, tant qu'ils ne viennent point à l'espoir en Dieu.




La miséricorde est contraire à la justice. Celle-ci égalise selon une mesure commune ; elle donne à chacun ce dont il est digne, sans admettre de faveur ni de partialité. Mais la miséricorde due à la peine ressentie, se penche sur chacun avec compassion ; elle ne rend point le mal à celui qui le mérite, et restitue le bien avec une grande surabondance.




Souviens-toi que le Christ est mort pour les pécheurs et non pour les justes. C'est une grande chose que de s'affliger pour les méchants et de faire plus de bien aux pécheurs qu'aux justes mêmes.




Ne sépare point le riche du pauvre et n'essaie pas de distinguer celui qui est digne de celui qui ne l'est point ; que tous les hommes soient égaux à tes yeux, en vue de bonnes oeuvres. De cette manière tu pourras amener au bien les indignes eux-mêmes, car l'âme, par l'intermédiaire du corps, est attirée vers la crainte de Dieu. Le Seigneur n'a-t-il point partagé la table des publicains et des femmes de mauvaise vie, sans éloigner de lui les indignes, cherchant ainsi à inspirer à chacun la dite crainte pour conduire les hommes par le corporel vers le spirituel ? Ainsi donc, tu accorderas les mêmes bienfaits, les mêmes honneurs, au juif, à l'infidèle, à l'assassin, d'autant plus que lui aussi est un frère pour toi, puisqu'il participe à la même nature humaine.




Quand tu vois ton frère en train de pécher , couvre le du manteau de ton amour.




Si tu n'obtiens point la solitude dans ta pensée, isole-toi dans ton corps. Si tu ne peux soutenir l'effort corporel, que ce soit dans ton esprit qu'il prenne quelque peine. S'il ne t'est point donné de veiller debout, veille assis ou couché. Si tu es incapable de jeûner pendant deux jours, fais-le jusqu'au soir ; si cela même t'est trop dur, garde-toi pour le moins de la satiété excessive. Si ton coeur n'atteint point la sainteté, que ton corps demeure pur. Si tu ne pleures pas dans ton coeur, couvre de larmes ton visage. Si tu ne sais pratiquer la miséricorde, confesse que tu es un pécheur. Si tu ignores l'art de pacifier, abstiens-toi d'attiser les discordes. Si le zèle te fait défaut, évite, ne fût-ce que dans tes pensées, de te représenter comme un oisif.


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18/10/2007

Attention chien méchant

"Je ne suis qu'un chien de Français"!

On compte ses ancêtres dès lors qu'on ne compte plus, disait le Cardinal de Retz. En effet, les gens passant leur vie à parler de leurs ancêtres montrent leur “néant” actuel : mais les nostalgiques d'un joli titre ne sont pas les seuls dans leur genre. Hegel et Marx, grandes figures hélas roturières, se sont cherché de dignes précurseurs dans les anabaptistes de Munster (à juste titre)... Il n'est pas jusqu'aux bobos ou ceux désirant “en être” qui ne se réclament d'ancêtres aux consonances éclairées, afin de redorer un blason égratigné. Ainsi Laurent Joffrin, dans un ouvrage d'une lucidité inconsciente, Histoire de la gauche caviar, entend réhabiliter cette gauche éternelle, dont il fait remonter la lignée à Voltaire et ses petits Necker, Hélvétius, d'Holbach, Condorcet, etc.

Laurent Joffrin suit une logique admirable dans son apologie de la gauche caviar. Prendre la défense de cette "classe" en appuyant la thèse que ses représentants ont eu le mérite de faire avancer la cause des progressistes, malgré un apparent écart à leurs origines, voilà qui est révélateur. Ainsi Voltaire était bien à gauche. Là où Joffrin feint de rien connaître de l'histoire, c'est lorsqu'il parle de la traîtrise à la gauche dont sont injustement suspectés les "bobos", descendants des "Voltaire et Cie". Une question plus importante doit se poser : à partir de quand, vivant dans le luxe avec les mœurs les plus dépravées, la bave de la tolérance à la bouche, à partir de quand finit-on par trahir sa cause originelle qui serait la pauvreté, attribut christique de la gauche éternelle? A partir de quand trahit-on la gôche, quand c'est de ce luxe oisif que naît la tôlé-rance?

Nous allons donc suivre l'exemple donné par Joffrin: établir les liens qui existent entre les bobos et Voltaire, à l'aide de ce précieux manuel qu'est, non pas l'Histoire de la gauche caviar de Joffrin visant à excuser Lang de ne pas organiser les Restos du cœur chez lui, mais le Voltaire méconnu, de Xavier Martin (Paris, DMM, 2006). C'est dans son livre, somme d'érudition, que j'ai pris les citations qui suivent. Mais, tout d'abord, un petit portrait du grand homme Arouet, alias de Voltaire, s'il ne vous déplaît pas de le lire.



Billets de 10 Francs (1971) à l'effigie de Voltaire


Voltaire se veut avant tout un homme de l'élite. Multimillionnaire, haïssant la canaille, c'est-à-dire les indigents (pour lesquels il concède que l'Infâme serve de frein social), ayant toute sa vie eu honte d'être auteur, rêvant de la mort du seigneur Frédéric II dont il eût aimé prendre la place, il était aristocrate en ce qu'il pensait que la majeure partie de l'humanité ne pensait pas... "Le peuple est entre l'homme et la bête", disait-il. Partisan d'un pouvoir absolu, il jugeait la monarchie française trop brimée par le puissant contre-pouvoir de l'Église. Voltaire, comme le disent ses apologistes, se voulait de "l'internationale du gentilhomme": sans patrie, vendant ses éloges au plus offrant (Catherine, Frédéric II), crachant sur ses domestiques, calomniant les gens de lettres qu'il jalousait quand il ne pouvait les réfuter ni les faire enfermer, faisant importer chez lui des reliques de Saint François pour parer à toute critique ecclésiastique... Et l'on colle Voltaire au collège, au lycée, dans les rues, comme l'emblème de tout-ce-qu'il-faudra-tolérer. Or, un Voltaire intolérant jaillit du livre de X. Martin. Il regrettait lui-même de manquer de dents pour dévorer ses adversaires. Il ne pouvait entendre parler de religion ou d'ennemis (Juifs, moines , jésuites, libellistes, Rousseau) sans pousser des hauts cris et piquer des crises de nerfs. Il fit enfermer presque tous ses adversaires (dont des protestants comme La Beaumelle), à force de lettres de cachet et de pressions par relations interposées. Il fut jugé cliniquement comme un “enfant” par son docteur Tronchin et nombre de ses amis philosophiques. Bref, pour résumer, c'était un violent enfant né avec le talent d'écrire.

Xavier Martin, en dressant ce portrait de Voltaire, s'est livré à un exercice dangereux. Voltaire: c'est le prétexte de la Révolution française, la légitimité stylistique de la tolérance. Mais il n'y a là rien de bien grave, objecterons-nous: nous avons appris à dissocier l'auteur de l'œuvre, et comme l'a si bien dit Proust, le moi littéraire n'est pas le moi social. Une œuvre peut fort bien être distinguée de son infâme auteur, voyez le cas de Céline. On parle de beauté esthétique (lire Bossuet pour son style, c'est smart). En revanche, en France, on ne peut pas se permettre de dire que la tolérance a été prêchée par un être intolérant. Cela consiste à éliminer les fondements de toute morale laïque. Bien sûr, il n'y a officiellement aucun rapport entre la haine de Voltaire pour la catégorie des “gueux” et des “valets”, et son refus que le peuple apprenne à lire. Bien sûr, il n'y a aucun rapport entre son profond sentiment de haine envers lui-même, et la haine qu'il voue à la nature humaine. Alors, concédons à la mode et refusons-nous à porter un jugement sur l'homme. Mais ne nous refusons pas le plaisir revendiqué par Joffrin lui-même à reconnaître en l'apôtre de la tolérance un digne ancêtre des bobos, tellement doué que ses dons restent, de génération en génération, le modèle du futur. Et ce pour le plus grand malheur des demeurés bien-pensants que nous sommes et qui refusent de payer le “tribut” au fanatisme voltairien.


Voltaire nu, par Pigalle


“Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité”, voilà ce qui rassemblait les philosophes, écrit Sénac de Meilhan (écrivain de la fin du XVIIIe siècle).

Intéressons-nous d'abord à l'ancêtre de l'amour inconditionnel de l'Europe . Pourquoi, avant de le haïr, Voltaire aima-il tant Frédéric II, et pourquoi aima-t-il passionnément l'Angleterre? N'était-ce pas parce qu'il détestait la France ? (comme Alain Minc!). Rousseau pensait sans doute à Voltaire, lorsqu'il écrivait :«Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins» (Émile). Voltaire précise bien que le “gros de la nation [qui] est ridicule et détestable” ne mérite pas que l'on s'y intéresse. A un jeune noble Anglais de passage à Ferney, il dit ceci : “Vous serez un jour un Malbourough; pour moi, je ne suis qu'un chien de Français”. Cet homme sans frontières portait son coeur en bandouillère pour un monde de têtes couronnées, lesquelles lui faisaient oublier les Français, désignés par lui comme la “chiasse du genre humain”... Si l'Europe ne valait pas bien mieux, au moins pouvait-on y colporter son "génie français". Voltaire, valet des rois et diffuseur de la gauche tolérante, c'est Stéphane Bern officiant sur Canal, avec la perruque en +.

Mais la tolérance est le mot magique de tous les sectateurs de Voltaire, d'hier et d'aujourd'hui. Afin de faire triompher des fins si belles, il était nécessaire d'utiliser des moyens un peu moins nobles. Trois mois avant la mort de Voltaire, un journaliste écrira, à propos de "tolérance":
“Les philosophes n'ont jamais été si puissants, l'Académie si puissante [...]. les censeurs ont ordre de laisser passer dans aucun ouvrage, rien qui puisse porter seulement atteinte à la gloire de Voltaire” (Fréron, 24 février 1778).

Déjà, l'Académie française sanctifiait les êtres putrides! Déjà, les pseudo-persécutés emmerdaient le monde! Comment ne pas être tenté de tracer un lien entre la gloire d'un Voltaire intouchable de son vivant, et l'interdiction actuelle qui consiste à mal parler de lui (à l'école, à l'université), et tout cela au nom de la tolérance, que Voltaire nommait "sainte Toleranski"? De son vivant, les êtres qui avaient l'heur de déplaire au triste Arouet, alias de Voltaire, s'en allaient croupir à Bicêtre (pour les plus riches, c'était la Bastille). Son réseau social lui permettait ces fariboles, mais quel moyen, avaient ses victimes de se défendre? ... Pauvre Jean-Jacques, va.


Hugo au centenaire de Voltaire. Bon royaliste, il l'avait d'abord haï, mais une fois converti à la haine des catholiques, il l'adora.


Laïcisme. Écrasons l'infâme, vous le savez, était le mot d'ordre signant les lettres de M. de Voltaire. Pour contourner la censure sanguinaire, il abrégeait joliment avec ces mots: "écr.l'inf". On dit souvent, pour excuser Voltaire, que l'Infâme désigne la superstition, le fanatisme. "L'infâme" désigne plus exactement l'Église catholique. Il parle toujours, dans ses lettres, d'écraser les moines... Comment se retenir de faire le rapprochement avec le fait que les révolutionnaires se réclameront de cette tolérance pour massacrer des religieux quelques décennies plus tard? Voltaire écrit encore des premiers chrétiens qu'ils avaient bien mérité leur martyr, parce qu'ils étaient “séditieux” et "non-conformistes". En conséquence, une certaine notion de “conformisme” devait exister dans sa tête. Ce conformisme, c'était le snobisme qui déjà sévissait chez les élites mondaines: la haine viscérale de tout "préjugé" (religieux, moral, social), le préjugé désignant à l'évidence la vieille France moisie. Laissons un contemporain de Voltaire détailler ce travers:

“Quand tout le monde était dans l'aveuglement, constate l'Anglais Horace Walpole, il fallait peut-être faire un effort pour se mettre au-dessus des préjugés. Mais quel mérite a n'en point avoir quand c'est ridicule que d'en avoir?” (1770).

Le ridicule avait le pouvoir de tuer socialement, aussi fallait-il en profiter avant que les têtes ne tombent littéralement. Mais de quelle nature exacte était ce conformisme cher à Voltaire? Osons le dire, il était terriblement moderne: Frédéric II se vantait auprès de lui, en 1775:

“Pour moi en fidèle disciple du patriarche de Ferney [Voltaire], je suis à présent en négociation avec mille familles mahométanes auxquelles je procure des établissements et des mosquées dans la Prusse occidentale. Nous aurons des ablutions légales, et nous entendrons chanter Hilli Halla sans nous scandaliser; c'était la seule secte qui manquât dans ce pays” [Frédéric II était protestant].


Xavier Martin fait le lien entre cette vantardise et le précepte de Diderot qui, en bon élève de son maître Voltaire, répétait que le seul moyen de neutraliser les religions, consistait à "les tolérer toutes sans aucune exception, et de les décrier les unes par les autres en les rapprochant les unes des autres”. Œcuménisme, quand tu nous tiens ... Ainsi donc, la tolérance, dont on fait si grand cas, est l'autre face du mépris universel à l'égard de la religion. Mépris et tolérance sont inséparables, précise X. Martin. Il ne s'agit pas de bienveillance, il ne s'agit pas de bienfaisance, mais de tolérance. Le laïcisme, s'il est toujours aussi énergique, ne daignerait plus parler comme Diderot de nos jours. Ce serait se trahir trop vite... Non ! il vaut mieux revêtir des slogans d'œcuménisme, de dialogue, dont les sonorités sont bien plus inoffensives, plus bobo, à l'oreille.


Mais le plat de résistance que nous a préparé Xavier Martin, c'est du très, très bon hachis parmentier. Voilà quelque chose que l'on devrait songer à renflouer des oubliettes de l'histoire voltairienne! C'est beaucoup plus drôle que la bombe atomique, et surtout bien plus gastronomique. Je confesse mon ignorance, j'ignorais que Voltaire s'était pris pour Léonard de Vinci. Ce fripon édenté eut la géniale idée d'une machine pour s'en servir contre Frédéric II, au commencement de la Guerre de Sept ans. Subitement, il se révèla francophile... Son idée de hache-viande mécanique (sorte de trébuchet qui, au lieu de lancer des pierres, hache les hommes) fut proposée à Richelieu comme garantie de la victoire sur les adversaires: mais Voltaire, qui n'était pas vraiment un "manuel" ni un véritable génie, demanda de l'aide : “il faudrait un homme absolu, qui ne craignît point les ridicules, qui fût un peu machiniste”, écrivit-il, et qui “aimât l'histoire ancienne” (son idée lui venait de ses lectures érudites, prise chez les assyriens). Cela ne marcha pas, on dirait aujourd'hui que son grand-oeuvre fit un flop, car il ne fut pas pris au sérieux. L'humaniste essaya à nouveau de proposer son char à la tsarine Catherine II dans sa guerre contre les Turcs, mais elle n'en voulut pas. On se demande bien pourquoi. Il faudrait un jour se pencher sur les raisons de cette intolérance infâme.

Cet homme au génie discutable n'en finit pas de faire rire. Mais il faudrait qu'il ne provoque que le rire. La pitié, il n'en eût voulu pour rien au monde. Mais ne soyons ni si sévères ni si intransigeants. Voltaire, c'est la France laïque et spirituelle, charriant derrière lui tout ce siècle de haine. Ce XVIII siècle, qui s'appelle aussi le siècle de Voltaire, n'en finit pas de répandre ses fruits avariés sur notre pauvre France ! Et il faut lire Xavier Martin. Si vous voulez vous divertir et hoqueter d'indignation à chaque page, si vous voulez vraiment connaitre les motifs des actions et écrits "humanistes" du grand homme, alors procurez-vous donc ce livre époustouflant!