16/05/2007

Encore une marquise !

C'est Mme du Deffand (gravure de Forshel, d'après un portrait de Carmontelle)

Madame du Deffand est encore assez connue aujourd'hui. Elle fut l'une des épistolières les plus brillantes du XVIIIe siècle et sans doute dépasse-t-elle nos écrivain-e-s les plus miraculeuses puisque la vivante baronne Nadine de R. elle-même n'approche pas de sa prose insolente toute l'insolence de la défunte marquise.

Née en 1696, soit peu de temps après la mort de la Sévigné (une marquise, encore !), La Du Deffand s'est bien amusée dans un premier temps puisqu'elle trompa son époux avec le Régent (débauché incarné, c'était l'aïeul de Philippe-Egalité!). A trente-deux ans, elle maîtrisa ses ardeurs, se sépara de son mari, se rangea en prenant pour amant le président Hénault, puis reçut en ex-débauchée, tous les beaux-esprits et plumitifs glorieux de Paris. Athée, elle ne fut pas non plus philosophe.

Hélas, deux maux majeurs touchèrent cette langue de vipère: elle devint aveugle et se mourut d'ennui, tout au long de sa vie. Heureusement pour nous, cela lui laissa le temps de noircir de belles pages, qui formèrent une correspondance (Voltaire est un des principaux correspondants). Sainte-Beuve écrivit qu'elle était, avec Voltaire, « le classique le plus pur de cette époque».

Les lecteurs actuels seront charmés, comme Sainte-Beuve et Voltaire l'ont été, de ce style classique, dénué de prétention emphatique. Ils auront le plaisir de retrouver, à deux siècles d'année lumière, le diagnostic d'une société pourrissante et les éclats d'une lucidité furieuse. Nihiliste avant l'heure, la marquise analyse que l'Homme ne vaut pas grand chose par lui-même. Nihiliste parce qu'elle ne croit en rien, pas même à la Tolérance, sauf au Néant et au Chaos. C'est donc avec plaisir que je vous offre des extraits de cette pauvre borgne qui, si elle ne brûle pas dans un des cercles de l'enfer, se marre avec les vers.


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[A Voltaire]



Sur la philosophie

Mais, monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l'avez-vous trouvée? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs? Mais que mettez-vous à leur place? (...) Que chacun pense et vive à sa guise et laissons chacun voir par ses lunettes. Ne nous flattons jamais d'établir la tolérance; les persécutés la prêcheront toujours, et s'ils cessaient de l'être, ils ne l'exerceraient pas. Quelque opinion qu'aient les hommes, ils y veulent soumettre tout le monde (28 décembre 1765)

Voltaire enquiquine le monde avec ses histoires (le peintre: Jean Huber)

Vous croyez donc qu'il y a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous pensez donc qu'il n'est pas suffisant de connaître ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis figuré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais quel autre guide peut-on avoir? Dites-moi très clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité, et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous environnent? Quelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes, il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos, ou même le néant (28 février 1766)


Vous renversez toutes mes opinions sur la philosophie. J'avais cru, jusqu'à présent, qu'elle consistait à détruire toutes les passions, vous me faites penser aujourd'hui qu'il faut les avoir toutes, et qu'il ne s'agit que de bien choisir leurs objets (26 octobre 1765)


Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine ceux qui la cherchent.


Sur les Arts:

On nous donne des tragédies, des romans abominables, et qui ne laissent point d'avoir des admirateurs; le goût est perdu (...) J'irais volontiers aux spectacles s'ils étaient bons, mais ils sont devenus abominables; l'opéra est indigne, et la comédie ne vaut guère mieux; (...) et le jeu naturel que M. Diderot a prêché a produit le bon effet de faire jouer Agrippine avec le ton d'une harangère. Ni Mlle Clairon, ni M. Lekain ne sont de vrais acteurs; ils jouent tous d'après leur naturel et leur état, et non pas d'après celui du personnage qu'ils représentent (24 mars 1760)


[au président Hénault:]

Sur les relations humaines

Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonné par le regret ou la contrainte où vous vous figuriez être de ne pouvoir pas être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel (6 juillet 1742)


La Pecquigny n'est d'aucune ressource et son esprit est comme l'espace: il y a étendue, profondeur, et peut-être toutes les autres dimensions que je ne saurai dire, parce que je ne les sais pas; mais cela n'est que du vide pour l'usage (9 juillet 1742)

Quelques chiens participent au repas: c'est ça aussi, la modernité du XVIIIe siècle.

Le Souper du Prince de Conti, par M.B. Ollivier (1766).


J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude: madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de la Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions; que je m'étais creusé moi même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires (...) et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil (20 octobre 1766)


Je déteste le monde au point que, si je croyais pouvoir trouver deux ou trois personnes dans un couvent quelconque qui eussent le sens commun, je m'y réfugierais (17 avril 1774)


[Dans un portrait:]

Les hommes ne nous aiment point par le mérite qu'ils trouvent en nous, mais par celui que nous leur trouvons.




8 commentaires:

turlututu chapeau pointu a dit…

Bonjour mademoiselle Néo !

Un petit message pour vous féliciter de votre travail.J'éprouve toujours beaucoup de plaisir à vous lire et j'attend souvent avec impatience vos nouveaux articles! Vous savez injecter votre dose d'humour cinglant au sein de réflexions très sérieuses, j'ai particulièrement apprécié votre "je vous offre ici des extraits de cette pauvre borgne qui, si elle ne brûle pas dans un des cercles de l'enfer, se marre avec les vers."
Mais avez vous réellement apprécié les écrits de cette marquise ou avez vous écrit cet article pour la tourner en dérision ?
Bien affectueusement

Neodyme a dit…

Turlutu,merci pour ce message.
je réponds à votre question : les lettres de la marquise me plaisent évidemment. Les extraits que je donne à lire parlent d'eux-mêmes en sa faveur. Quant à mon emploi de l'ironie dans la notice nécrologique, c'est ma meilleure façon de rendre intéressante et moderne une vieille mamie d'un autre temps :)

Anonyme a dit…

continuez Néo à nous faire partager vos écrits personnels! quelle plume vous avez! quelle arrogance!c'est incroyable, comment
faîtes vous? comment vous vient l'inspiration? vite répondez moi!
bisous de rêve!

Saturnette La Fripette!

Julius a dit…

Vous ne me croirez pas Néodyme,
J'ai rêvé de vous !
Voilà que je repense à ces rimes
Les miennes ne valent pas un clou


Monseigneur l'astre solaire
Comm' je n'l'admir' pas beaucoup
M'enlèv' son feu, oui mais, d'son feu, moi j'm'en fous
J'ai rendez-vous avec vous
La lumièr' que je préfère
C'est cell' de vos yeux jaloux
Tout le restant m'indiffère
J'ai rendez-vous avec vous !

Monsieur mon propriétaire
Comm' je lui dévaste tout
M'chass' de son toit, oui mais, d'son toit, moi j'm'en fous
J'ai rendez-vous avec vous
La demeur' que je préfère
C'est votre robe à froufrous
Tout le restant m'indiffère
J'ai rendez-vous avec vous !

Madame ma gargotière
Comm' je lui dois trop de sous
M'chass' de sa tabl', oui mais, d'sa tabl', moi j'm'en fous
J'ai rendez-vous avec vous
Le menu que je préfère
C'est la chair de votre cou
Tout le restant m'indiffère
J'ai rendez-vous avec vous !

Sa Majesté financière
Comm' je n'fais rien à son goût
Garde son or, or, de son or, moi j'm'en fous
J'ai rendez-vous avec vous
La fortun' que je préfère
C'est votre cœur d'amadou
Tout le restant m'indiffère
J'ai rendez-vous avec vous !
(Brassens)

Saturnette La Fripette a dit…

Mais c'est extraordinaire tout ça! quelle déclaration! je suis jalouse, coin, coin, coin , ha ha ha!

Julius a dit…

Oui vous pouvez Saturnette !

Choucroutinette a dit…

quand vous décidez-vous à faire un autre article gente demoiselle?

Anonyme a dit…

une marquise rebellle! je kiff