07/09/2006

Du Savoir vivre


Sur : Nadine de R., Le Bonheur de séduire, l’Art de réussir. Savoir vivre aujourd’hui
 
Nadine de R., dont la plume mutine suscite l'admiration de ses contemporains, a beaucoup écrit. Rien n’est plus distingué que son manuel de savoir-vivre. J’aimerais montrer tout le caractère littéraire et subversif de cet ouvrage qui n’en finit pas, comme Werther, de faire des ravages.
Les bonnes manières inculquent la politesse, laquelle, selon les éminents moralistes, reflète ce qu’on devrait être, à défaut de l’être. L’exemple entraînant l’imitation, rien de tel que l’admiration des mœurs de ceux qui vous sont supérieurs . Viles mais entourées de promesses, ces manières exquises miroitent ce qu’on ne saurait faire sans la caution de l’or. Ce que l’on doit être? Un snob ou une tartufette innovant par le refus de faire ses salauderies en cachette. 
La baronne est honnête. Elle prévient dès le début que son ouvrage s’adresse aux effrontées désireuses d’épouser des barbons enrichis. En plus d’être une recette de savoir-vivre, ce livre est un essai autobiographique, indiquant les ingrédients de l’auteur qui a « réussi » (jeune actrice quasi-inconnue, elle a rencontré son richissime mari au coin d'une rue. Mais depuis elle s'est bien rangée, elle sait se plier à toute situation, même incongrue, et reçoit même des stars à dîner...).
Pour savoir vivre avec soi-même, il faut d’abord vivre avec ses vêtements. C'est important. Mais comme la mode change insensiblement, et que notre temps n'est plus celui d'il y a plus de vingt ans, passons sur ce point et pardonnons à la Baronne de n'avoir pas eu la prescience de la mode des années 2000 (mais c'est sans doute par modestie, parce qu'elle ignorait que son livre survivrait au temps et deviendrait un chef-d'œuvre!)
Ensuite, elle évoque le fait de savoir vivre avec sa famille ; arrêtons-nous aux questions relatives à l’éducation. Il y a des réflexions dignes de figurer dans un recueil de maximes posthumes, comme celle-ci :
« Si la culture est ce qui reste quand on a tout oublié, l’éducation est ce qui demeure quand on a tout perdu ».

Attendant avec impatience un développement de cet aphorisme je tombe sur la page suivante, émaillée de considérations sur le bain et le brossage de dents :
« c’est une discipline [l’hygiène] quasi militaire, un enfant à qui on a appris à être propre des pieds à la tête le sera toute sa vie ».

Soit, mais je ne vois pas en quoi ça aidera l'enfant à réussir. Les gauchistes puent des cheveux, ça ne les empêche pas de faire carrière.
Elle précise qu’il faut savoir faire preuve de sévérité, donner des raclées, rappelle aussi que le laxisme entraîne de sombres conséquences et préconise la fessée (mais pense-t-elle aux conséquences que cela pourrait avoir ? N’a-t-elle pas lu les Confessions de Rousseau?) Toujours à propos d’éducation, le petit enfant sera démocratique : en ce qui concerne la question de l’argent de poche, la maman dévouée règle le salaire à donner d’après ce que reçoivent les autres petits camarades. Suivant ce qu’ils ont eux, petit troll en aura tant, c'est-à-dire : pareil. Survolant les conseils sur l’adolescence, nous arrivons à « l’art d’être grand-mère ». N. de R. donne, en plus des indications émouvantes sur ce que doit être une grand-mère, le portrait en creux d’une mère telle qu’elle la conçoit :
« Pourquoi gardons-nous tous de nos grands-mères un souvenir ému, un souvenir exquis? Parce que, à la différence des jeunes mamans, elles ne connaissent plus l’impatience ni la hâte. Elles ne se lassent jamais de répéter la même histoire […] Une vraie mamie ignore la punition, elle ne connaît que la récompense ».

Voyez la beauté du style, l'élégance des tournures.
Pour comprendre à quel point ce manuel a des prétentions littéraires, voyez le chapitre de la dame sur un sujet si tabou qu’on ne saurait que l’écrire:
« Aucun livre n’a osé aborder le sujet de l’infidélité. Raison de plus pour le faire. A qui ferait-on croire qu’il n’y a que des maris qui soient infidèles ? ».

L'auteur décide d'illustrer les conduites à tenir à l’aide d’une anecdote pleine de mordant. Une femme mariée avait voulu conserver les lettres de son (ex) amant. Où les cacher ? Dieu merci, son mari était banquier ! Ce dernier, cocu modèle, enfouit docilement la liasse dans un coffre et « continue, sans le savoir, à veiller jalousement sur elles ». Moralité : épousez un banquier ! Moralité de N. de R., sans rapport d’ailleurs, avec l’anecdote : « Une femme mariée ne devrait jamais prendre un amant par esprit de revanche ». Juste après, en lot de consolation, on apprend à « savoir vivre une rupture », avec un modèle de lettre (Attention ! vous êtes invités à recopier la lettre, puisqu’elle a été jugée digne d’être recopiée sur trois pages). Je cite:
« La fougue de ton désir, envolé aussitôt qu’assouvi, tes baisers le temps de l’accouplement, ont buriné, lentement le vide de ta tendresse.
« Je garde de toi des images en blanc et noir ; le blanc du désir, le noir de l’absence.
Blanc, noir, blanc-noir, dans notre kaléidoscope, ont vite tourné au gris.
Dites moi, monsieur, le gris est il la couleur de la vie ».
On comprend que sa vie à elle, à nous, doit être rose, et non pas grise, couleur de mort. Comble de l'insolence, la lettre est signée N. Elle est bel et bien finie, alors, l’époque où l'on apprenait aux jeunes filles à écrire comme la marquise de Sévigné. La marquise n'avait-elle pas eu raison de faire détruire ses lettres guillerettes et libertines? La Baronne de R. vous invite à plagier sa prose libertine! De l'audace, toujours de l'audace!
Dans la catégorie « savoir parler, téléphoner, écrire », et dans « l’art de la conversation », on peut lire tout ce qui se dit / se dit pas. Il ne faut pas dire « Tu vois ce que je veux dire ? ». Il faut savoir se taire et donner son oreille en pâture ; mieux vaut se taire et passer pour une carpe compatissante que déblatérer des bêtises. Pour « mettre fin à une conversation », rien de tel que l’exemple de la reine d’Angleterre qui retourne sa main « la paume en l’air » pour signifier son congé. Nadine ne nous dit pas, en revanche, si le fait de reproduire cette habitude est nocif ou non.
Dans le chapitre, « des usages et des bonnes manières », suite à la citation de H. Taine qui affirme qu’on ment tous au moins dix fois par jour, on arrive à l’obligation suivante : mentir. Ce chiasme, cette fleur de rhétorique que voici (citation plus bas) prouve, par sa tournure close en elle-même la validité de cette hypothèse:
« Mais à vrai dire, pourquoi ment on ? Parce que, à dire vrai, on fait mal aux autres et on se fait mal voir ».
La page sur l'art de mentir est tissée d’explications psychologiques brodant sur le pourquoi ontologique du mensonge (pour ne pas déplaire, vanité,  séduire, par paresse ou excès d’imagination : la casuistique du mondain). Moralité : comme l'on ment à ceux que l’on aime, il faut leur mentir puisque c’est la preuve qu’on les aime. Aimer est une vertu qui se fortifie par le mensonge. « Alors je vous souhaite d’être très heureux et d’avoir beaucoup, beaucoup de petits mensonges entre vous ».

Quel puissant alliage de mondanité et de leçons morales ! Nadine est le La Fontaine de la fin du XXe. 

11 commentaires:

Anonyme a dit…

Je ne crois pas que nadine est hypocrite, elle assume, c'est tout.

Isabelle a dit…

La critique de Néodyme ne donne pas envie, mais alors pas du tout envie d'acheter le livre de la baronne...En tout cas tu lui en veux à la baronne Néo!

Neodyme a dit…

Isabelle. Il semble que mes efforts tombent à l'eau !

Julius Questionus a dit…

A quand un article sur Madame de Fonteney ?

Sygillus a dit…

Très instructif, chère Neodyme, je crois que vous avez compris que ce bel ouvrage est le fruit du labeur d'un Africain ( il ne faut pas employer de terme raciste )
Bravo j'ai bien détendu mes zygomatiques en lisant votre prose

Un admirateur

Hector a dit…

C'est très beau, j'en ai la larme à l'oeil.

Vanessa a dit…

Néodyme, tu as fait un travail extraordinaire. Je te félicite de tout coeur
à quand le prochain article?

Benjie la malice a dit…

C'est bien vrai qu'elle est ridicule cette pauvredame ! Mais neodyme, vous faites ressotir sa belle écriture... on découvre son talent, la superfluité digne du siècle des Mulières ! Beau travail.

Anonyme a dit…

Ton grand oeuvre Neo ! Quand nous réécriras-tu un message de cette ampleur ?

Vetrov a dit…

Tres amusant.

Le peu que tu nous en décris Néodyme semble véritablement toucher au paroxysme du pathétique.

Ce ne sont pas les atouts que je dispenserais en tant que conseils.

Enfin je crois que cette expression de l'éducation est très en adéquation avec l'époque à laquelle se réfèrent les modéles de Madame de Rotchild.

Le monde à bien changé depuis, ce qui ne veut pas dire que l'éducation en est meilleure, attention c'est simplement un constat.

Neodyme a dit…

Oui, Vetrov vous avez raison. Mais ce que je reproche à la baronne c'est le décalage ridicule qu'elle prône entre un cynisme et l'"héritage" littéraire (et nobiliaire) dont elle se réclame, héritage qui n'est semble-t-il qu'un snobisme d'arrivée. Qu'elle lise Snobissimo de Daninos peut-être se reconnaîtra-t-elle avant qu'il ne soit trop tard.