18/12/11

Un éclairage sur Baudelaire, « poète maudit »




Baudelaire passe dans l’imaginaire français contemporain pour le premier des rimbaldiens, un sataniste révolté contre l’ordre moral et la crétinerie catholique.

Pourtant, on ignore bien des choses à son sujet. Il faut avoir lu Sartre, et mesuré toute sa haine à l’égard de Baudelaire pour comprendre que ce poète n’était pas si révolutionnaire que cela. Il faut partir de toute la mauvaise foi de Sartre pour comprendre que Baudelaire se situe à des années-lumière de l’esprit transmis par les sbires de l’Education Nationale. Dans les poèmes étudiés au lycée, Baudelaire est posé comme l’archétype, que dis-je, le modèle du «poète maudit», du révolté contre Dieu... De l’ange déchu à l’homme des Lumières il n’y a qu’un pas, on le sait bien. Si Baudelaire apparaît révolté contre Dieu on en déduit qu’il chante en contrepartie, son amour du Progrès. Vaste blague que seuls les professionnels de l'éducation nationale peuvent espérer faire gober à ceux dont la culture classique se résume à Mozart l’opéra-rock et la saga Twilight. Il faut lire Baudelaire lui-même, dans sa correspondance, dans ses écrits sur l’art, pour saisir à quel point il exécrait ce monde issu de 1789.

L’attirance que Baudelaire montre pour la « tentation » est inséparable d’une croyance en un Dieu rédempteur et sauveur. On ne peut séparer l’un de l’autre, surtout au XIXe siècle révolutionné où les valeurs inversées prônent que le Bien, c’est l’homme, et que le Mal, c’est la croyance en Dieu (parce que cela contredit la croyance en l’Hôôômme). Alors, pourquoi Baudelaire est -il maudit? Par qui? La poésie de Baudelaire n’est pas la recherche du « mal », mais au contraire le seul moyen que cet homme ait trouvé pour échapper à ce progressisme satanique du XIXe siècle qui n’en finit pas de déverser ses torrents de merde idéologique sur les écoliers. En quoi consistait réellement le scandale des Fleurs du Mal en son temps ? Etait-ce la « bonne pensée » catholique qui s’était offusquée ? Non. C’est l’esprit bourgeois révolutionnaire, c’est le culte de la nature, de l’horreur, qui s’indigna que l’on puisse moquer le culte de l’homme ; or pour Baudelaire la nature de l’homme est viciée. La nature est abominable. Voilà le scandale. La pensée de Baudelaire et son catholicisme enraciné sont les meilleurs gifles que l’on puisse infliger à ceux qui prétendent que l’art est Progrès, que l’"Art" amène les hommes en démocratie et les émancipe du religieux et des préjugés. La haine de Baudelaire pour George Sand ne s’explique pas autrement. Baudelaire, qui était également critique d’art, pensait que l’art ne se contentait pas de représenter mais, qu’au sens fort, l’art incarne, qu'il est une émanation de la « présence réelle », comme dirait G. Steiner. Cette idée de l’art sacré, les Russes l’ont conservée, eux qui vénèrent leurs icônes et les réclament dans les églises, là où est leur véritable vocation. Et nous, avec notre art contemporain, et nos œuvres religieuses reléguées dans les musées vides, ces œuvres magnifiques dont même les églises se débarrassent, n’avons-nous pas définitivement perdu ce sens ontologique de l’art qui mène à Dieu ? Jean Clair l’a admirablement montré.

Place au florilège du réactionnaire le plus populaire (et méconnu) qui soit, j’ai nommé Charles Baudelaire ...

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En parlant des progressistes :

« Ils croient que Jésus-Christ était un grand homme, que la Nature n’enseigne rien que du bon, que la morale universelle a précédé les dogmes de toutes les religions, que l’homme peut tout, que la vapeur, le chemin de fer et l’éclairage au gaz prouvent l’éternel progrès de l’humanité (...). Progrès que j’appelle, moi, le paganisme des imbéciles. C’est ma séparation d’avec la bêtise moderne. Peut-être me comprendra-t-on enfin ? »

(Baudelaire, lettre à Paul Nadar, avril 1864 , correspondance Pléiade).


A propos de Victor Hugo qui lui a fait une dédicace à propos des Fleurs du Mal:

« Je connais les sous-entendus du latin de M. Hugo. Jungamus dextras, cela ne veut pas seulement dire : serrons-nous les mains, mais : joignons-les, afin de travailler ensemble au bonheur de l’Humanité. Ce que Hugo ne sait pas, c’est que je me moque bien de cette Humanité, autant que du sort qu’on peut lui faire »

(Baudelaire, Lettre à Poulet-Malassis, 1865).

Le progressiste Hugo croyait tant aux progrès de l'humanité qu'il parlait aux morts depuis son poste à Jersey...

Baudelaire se doutait-il qu'on le récupèrerait également un jour sous la forme de "poète maudit"? Il dénonce ici la récupération mensongère de grands écrivains par les socialistes

"Dès lors, tout ce qu'ils peuvent aimer, en littérature, a pris la couleur révolutionnaire et philantropique. Shakespeare est socialiste. Il ne s'en était jamais douté, mais qu'importe! Une espèce de critique paradoxale a déjà essayé de travestir le monarchiste Balzac, l'homme du trône et de l'autel, en homme de subversion et de démolition. Nous sommes familiarisés avec ce genre de supercherie".

(Baudelaire, Lettre à Théophile Gautier, Paris, 1864).

Enfin, dans un éloge du maquillage (paru dans ses Ecrits sur l'art),éloge qu'il fonde sur la distinction entre la nature et l’art, Baudelaire laisse entrevoir une conception du monde qui se situe, il faut le reconnaître, à des années-lumière de ce que l'on suppose habituellement:

« Il est une chanson, tellement triviale et inepte qu’on ne peut guère la citer dans un travail qui a quelques prétentions au sérieux, mais qui traduit fort bien, en style de vaudevilliste, l’esthétique des gens qui ne pensent pas : « La nature embellit la beauté ! » Il est présumable que le « poète », s’il avait pu parler en français, aurait dit : « la simplicité embellit la beauté ! », ce qui équivaut à cette vérité, d’un genre tout à fait inattendu : « Le rien embellit ce qui est ».

La plupart des erreurs relatives au beau naissent de la fausse conception du XVIIIe siècle relative à la morale. La nature fut prise dans ce temps-là comme base, source et type de tout bien et de tout beau possibles. La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement général de cette époque ... A l’expérience de tous les âges et à la « Gazette des tribunaux », nous verrons que la nature n’enseigne rien, ou presque rien, c’est-à-dire qu’elle contraint l’homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, des hostilités de l’atmosphère. C’est elle aussi qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car, sitôt que nous sortons de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie ... C’est la philosophie (je parle de la bonne), c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de nos intérêts) nous commande de les assommer ... Tout ce qui beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. Le crime dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel.

La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle, puisqu’il a fallu dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour l’enseigner à l’humanité animalisée, et que l’homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, naturellement... ; le bien est toujours le produit d’un art. Tout ce que je dis de la nature comme mauvaise conseillère en matière de morale, et de la raison comme véritable réformatrice et rédemptrice, peut être transporté dans l’ordre du beau. Je suis ainsi conduit à regarder la parure comme un des signes de la noblesse primitive de l’âme humaine ... La mode doit donc être considérée comme un symptôme du goût de l’idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d’immonde, comme une déformation sublime de la nature ...

La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et même surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits ».

(Baudelaire, "Eloge du maquillage" dans Ecrits sur l'art).


J’invite les lecteurs à relire les poèmes de Baudelaire dans une autre optique, mais aussi ses Ecrits sur l’art, en poche dans les librairies, ainsi que l’article sur Baudelaire figurant dans « Le Livre noir de la révolution française », dont j’ai tiré quelques citations , ainsi que quelques éléments d’information.


1 commentaires:

Perseus a dit…

Tous mes meilleurs voeux pour 2012 chère Néo.

A quand le prochain article un peu plus rigolo?

Ne vous vexée surtout pas.

Amitiés